J’en étais d’un rouge écrevisse. Willaume s’était déridé; il commençait à faire entendre un rire prolongé, mais que retenait cependant un peu l’idée qu’il allait recevoir la même raclée à travers l’échine.
Pourtant il la supporta gaillardement. Toujours patient, Willaume. C’est à croire qu’on eût pu lui arracher successivement tous les cheveux qui ornaient son crâne, sans lui soutirer une plainte.
Châtel et Patin se rencontrèrent face à face, eux aussi, dans la baignoire, après nous, tant il est dans la vie sportive et aventureuse des circonstances où trop de délicatesse serait mal à sa place.
Cette «réfection» extérieure opérée, on se dirigea vers la salle du banquet, où devait s’opérer pour nous une légère réfection intérieure, car j’avais demandé, on s’en souvient, de ne paraître là que quelques instants.
Au moment de sortir de l’hôtel d’Angleterre, je reçus une nouvelle délégation qui me présenta un bouquet superbe, orné comme la première fois de deux rubans blanc et rouge. Je ne savais plus quels termes employer pour tant de marques de sympathie. Et encore l’on m’avait prévenu qu’une masse de cyclistes venus de tous les points de l’Alsace-Lorraine avaient dû repartir avant notre arrivée à cause de l’heure trop tardive. Citer des noms, hélas, c’est s’exposer à en omettre beaucoup. Que ceux que j’oublierai me le pardonnent. Parmi les aimables cyclistes venus à la frontière, se trouvaient MM. Verly, Gutknecht, Weiss, Bauer, Bietch, Schaumann et, parmi les sociétés qui avaient envoyé des délégations à Strasbourg, la Céléritas de Strasbourg, le Vélo-Club de Mulhouse, le Vélo-Club de Metz, le Vélo-Club de Schiltigheim, le Vélo-Club de Bischwiller.
Enfin, un détail vraiment touchant et que je ne puis passer sous silence: M. Paul Weil, rédacteur du Vélo-Sport d’Alsace-Lorraine, et l’un des principaux organisateurs de cette fête inoubliable, tombé subitement malade la veille de notre arrivée, s’était, enveloppé de couvertures et grelottant de fièvre, assis à sa fenêtre pour nous voir passer et pouvoir crier: Vivent les cyclistes français!
Dans la salle du banquet, tout le monde était à son poste. La réunion était présidée par M. Riss, directeur du Vélo-Sport d’Alsace-Lorraine, aux côtés duquel on nous fit prendre place. Tout, banquet et discours, se passa dans les règles. Les applaudissements, on le pense, ne furent ménagés à personne.
Nous étions installés depuis cinq ou six minutes et nous nous disposions d’ailleurs, une fois les discours prononcés, à disparaître au plus tôt quand un petit événement qui, en raison du va-et-vient général, passa inaperçu pour les convives, sauf pour Willaume et moi, se produisit.
Nous étions en devoir de nous ravitailler l’estomac dans la mesure d’un appétit fortement amoindri par notre énervement, quand tout à coup, dans l’encadrement de la porte, apparut, en son costume jaune foncé, couvert de poussière, les traits élargis par un ahurissement pareil sans doute à celui de toute l’armée romaine quand elle se vit en présence des éléphants de Pyrrhus, Blanquies, l’ami Blanquies, le joyeux compagnon, le Montmartrois échappé de ses cafés nocturnes, Blanquies lui-même qui jeta d’abord un regard immense à travers la salle, puis catégoriquement, mais sans se hâter, vint prendre place auprès de nous.
Où avait-il l’estomac, l’infortuné? Pas mangé depuis Nancy! Horrible! Un instant je frémis pour les plats de l’hôtel de la Couronne.