Le murmure d’une source attira mon attention; je m’arrêtai, bus à longs traits, m’inondai le visage et les mains. Ce fut une résurrection, mais il fallait monter sans fin, monter encore, monter toujours. Une charrette passa, descendant la montagne. J’étais en proie à des sentiments si affreusement pénibles, à un malaise physique si insupportable qu’un instant, la pensée me vint de demander au charretier la permission de me jeter dans sa charrette pour retourner encore une fois vers Oppenau. «Mais non, mais non, me dis-je, dans un moment de réaction, cette marche endiablée aura une fin. Du courage! Par la barbe des sapeurs de la Grande Armée, qui jadis franchirent cette forêt obscure, je parviendrai au sommet et à cette ville de Kniébis, où le diable en personne doit habiter, c’est certain.»

Je montais à pas lents. Un cantonnier m’assura que j’en avais encore pour cinq kilomètres. Hélas! la côte se déroulait toujours, tandis que le soleil s’abaissait à l’horizon.

J’étais bien sur la route de Kniébis, nul doute à ce sujet; un dernier cantonnier, rencontré au moment où la voie s’aplanissant m’annonçait enfin que j’arrivais au sommet de la montagne, me le déclara très clairement. Même, ce qui acheva de rendre à mon âme affaissée toute son ardeur, une borne kilométrique m’apparut, sur laquelle, pour la première fois depuis ma séparation d’avec mes compagnons de route, se détacha en lettres magnifiques, oh! combien magnifiques elles me semblèrent, ce mot: Kniébis.

Je m’élançai, ressuscité, en proie à une folle ardeur, sur ma frémissante machine; en quelques coups de pédale, j’arrivai au centre d’une immense clairière en forme d’esplanade où s’élevait un vaste bâtiment de gardes forestiers, sans doute. J’étais bien au sommet. En effet, au delà de l’esplanade, devant moi, j’aperçus la route qui commençait à suivre une pente descendante. Je m’y élançai aussitôt, les mains placées au milieu du guidon, au sommet de la direction, dans une position analogue à celle du jockey au moment où le cheval va prendre son élan.

J’ai dit, je crois, qu’après Kniébis la ville que j’avais à traverser se nommait Frendenstadt. Or voici ce qui arriva, événement fort explicable sans doute, mais qui après tout ce que j’ai rapporté dut, tous le comprendront, me paraître absolument extraordinaire et sembla justifier toutes mes imprécations sur cette ville de Kniébis que j’accusai d’être la ville du diable.

Je m’élançai donc vers la route descendante que j’avais aperçue, la seule existante, du reste, et qui faisait suite à celle par où j’étais arrivé; une nouvelle borne kilométrique m’apparut portant le nom de Kniébis à un kilomètre.

«Cette fois, pensai-je, ce séjour infernal, je le tiens.»

Je continuai ma route à grande vitesse. J’allai quelque temps ainsi, je traversai une nouvelle clairière où se produisit un petit événement que je rapporterai tout à l’heure, puis une nouvelle borne m’apparut. Cette fois, la borne kilométrique portait «Frendenstadt» à dix kilomètres.

«Pour le coup, me dis-je, c’est trop fort. Ainsi Kniébis est passé, et je n’ai rien aperçu. Quand je disais qu’un génie malfaisant voulait dérober cette ville à ma vue!»

Et je poursuivis ma route sans avoir vu cette ville mystérieuse. Mais, comme si le diabolique devait remplir cette partie de mon voyage, en réfléchissant, je calculai, d’après les bornes kilométriques, que la position de Kniébis avait dû être juste à l’endroit de la clairière où s’était déroulé le petit événement auquel j’ai fait allusion, et que le chapitre suivant va faire connaître. Sans doute un chemin de traverse partant de là devait conduire à Kniébis qu’un simple rideau d’arbres cachait, je le suppose, à mes regards.