Pendant mon déjeuner précipité, un client arriva. Il ne comprenait toujours pas le français; pourtant j’arrivai assez vite à le mettre au courant de la situation, et lui-même parvint à me faire comprendre, détail que je ne sus qu’à ce moment, que trois routes conduisaient d’Oppenau à Kniébis, et que si je voulais prendre la plus longue et la meilleure, je devais prendre celle qui se trouve à l’entrée de la ville et dont j’ai parlé au début du chapitre précédent.

Je profitai également de ma présence dans l’hôtel pour donner de mes nouvelles à tous ceux qui n’allaient pas tarder à apprendre ma mésaventure.

Je pensai bien à envoyer un télégramme à Suberbie, car à mes compagnons, il n’y fallait pas songer. Où étaient-ils? à quel hôtel descendraient-ils? Mais, hélas! à Suberbie lui-même je ne pouvais rien dire. Par un oubli incompréhensible nous nous étions séparés à Strasbourg sans nous donner le nom de l’hôtel où il devait descendre à la fin de l’étape.

Alors je me tins le raisonnement suivant que la suite des événements devait pleinement justifier: «Suberbie et mes compagnons continueront, malgré mon absence, à envoyer des télégrammes au journal le Vélo. De mon côté, je vais télégraphier au Vélo où je suis et ainsi ce journal, sachant la position respective de chacun de nous, servira d’intermédiaire et pourra renseigner Suberbie; c’est ce qui arriva.

J’envoyai aussi un télégramme à ma famille qui se trouvait à Marseille, afin que lorsque les journaux raconteraient ma perte dans la Forêt, elle fût déjà au courant de l’heureuse issue de l’aventure. C’est également ce qui arriva, de point en point, sans quoi on juge de l’inquiétude où elle eût pu se trouver, malgré le caractère un peu drôlatique de l’histoire; mais c’est un point sur lequel une mère ne saurait s’arrêter en présence du moindre danger possible pour l’un des siens.

Toutes ces opérations terminées, je pris congé de mon aimable hôtesse et je quittai définitivement cette fois la ville d’Oppenau, non sans avoir pris la précaution de me faire conduire par un jeune garçon du pays sur la route même qui m’était indiquée. Il était trois heures et demie environ. La route était belle et le temps toujours magnifique. Je pus donc calmer mon système nerveux en pédalant à toute vitesse vers Kniébis. J’avais encore une fois à franchir la montagne à travers la forêt, mais je n’avais plus aucun doute sur le chemin à suivre, d’autant que ma route était d’une largeur rappelant les plus superbes de nos routes nationales françaises. Longtemps je pus rouler sur ma machine, car la pente était faible encore; mais elle ne tarda pas à s’accentuer et force me fut d’aller à pied.

Cette fois plus de variations dans l’inclinaison du terrain: c’était une côte de douze kilomètres que je dus faire à pied, sans que le moindre adoucissement de la pente me permît même un repos de quelques instants sur ma bicyclette et par suite une accélération du mouvement.

Jamais, je crois, marche ne me fut plus pénible. Pas de préoccupations de route, heureusement, mais obligé d’aller avec une énervante lenteur pendant deux heures et demie qui me parurent des siècles, quel énervement!

De temps à autre un passant, un bûcheron, un cantonnier rencontréssur mon chemin m’annonçaient les kilomètresqu’il me restait à faire pour parvenir au sommet de la montagne. Hélas! jamais ce sommet n’arrivait. Ma situation était à ce moment douloureusement compliquée d’une souffrance de l’estomac, causée par le retard apporté à mon déjeuner à la suite de mes mésaventures. J’en étais à me dire: «Arriverai-je jamais au sommet de cette montagne que je voue de toute mon âme aux dieux infernaux? Fatale montagne, forêt méphistophélique, cause de tout le mal. Et cette ville maudite, cette ville de Kniébis, je n’y parviendrai donc pas? Je la croyais à vingt kilomètres d’Oppenau, nous devions y arriver à dix heures ce matin; il est quatre heures de l’après-midi et je n’y suis pas encore. J’ai tourné autour d’elle, là-bas, dans ce labyrinthe inextricable; oui, j’ai dû l’approcher, à quelques centaines de mètres peut-être, qui sait? et je n’ai pu l’atteindre. Quel esprit animé de toutes les haines des anges déchus a donc juré de dérober à ma vue cette ville damnée?»

Et je montais toujours, en proie à ces réflexions bizarres, traînant la jambe et poussant ma petite Gladiator. Ainsi que dans les Vosges, la route montait en lacets; il y en avait toujours.