La consultation ne les avait pas beaucoup éclairés; pendant quelques secondes, et avant de me faire part du résultat de la délibération, ils s’interrogèrent encore du regard. Enfin l’un d’eux finit par m’indiquer l’un des deux sentiers vers lequel je partis aussitôt, en saluant mes hôtes singuliers.

Maintenant, je ne conserve plus aucun espoir de me retrouver à Kniébis, car à mesure que j’avance les chemins, les sentiers, se croisent et s’entre-croisent. Je prends l’énergique résolution de rouler droit devant moi, toujours droit, en me disant: «Quand toutes les divinités de ces bois sauvages me voudraient mal de mort, j’arriverai bien dans un lieu habité. Alors je me ferai définitivement éclairer sur ma route et au besoin je paierai un guide pour me tirer de ce mauvais pas. En avant.»

Et je roulai à toute vitesse. Combien de kilomètres ai-je parcourus, je l’ignore. Mais en proie à la faim la plus ardente,—il était une heure et demie, et j’étais égaré dans cette forêt depuis neuf heures et quart du matin,—aux tourments les plus vifs sur les résultats de mon voyage, je roulais avec la rage du désespoir et sans plus me préoccuper des bifurcations rencontrées tantôt à droite, tantôt à gauche.

Soudain, un vrai coup de théâtre se produisit.

Ayant roulé toujours devant moi, dans la direction que l’on m’avait indiquée comme étant celle de Kniébis, je me demandais à quelle distance je pouvais bien être de mon point de départ, lorsque tout à coup, un spectacle inattendu s’offrit à mes yeux, spectacle qui provoqua chez moi évidemment la même sensation que durent ressentir ceux qui, croyant la terre plate et allant toujours devant eux, se sont brusquement retrouvés à leur point de départ. La route que je suivais brusquement s’arrêta net, coupée par un ruisseau, et de l’autre côté du ruisseau m’apparut le chantier de rochers où les ouvriers à la taille d’hercule continuaient leurs travaux. Ainsi, je revenais par cette route que j’avais aperçue en arrivant d’Oppenau, en même temps que le petit pont de bois bâti sur le torrent, et que je n’avais pas voulu prendre en me disant: «Il est impossible que l’on oblige le commun des mortels à franchir ce cours d’eau pour se retrouver sur la route.»

On juge si, en présence de ce tableau, j’éprouvai, moi, une minute d’hésitation. Je m’emparai de ma machine et m’élançai dans le ruisseau, où de rocher en rocher, jetant devant moi ma pauvre et fidèle Gladiator, afin de ne pas m’inonder, me heurtant, trébuchant, m’écorchant, je pus sortir enfin de cette magnifique mais infernale partie de la forêt. Reprenant alors la route déjà parcourue et que je connaissais maintenant, je roulai à une vitesse folle vers mon point de départ, vers cette ville d’Oppenau où s’était produite la malheureuse séparation d’avec mes braves camarades, et où j’arrivai à deux heures et demie de l’après-midi.

X
KNIÉBIS, LA VILLE MYSTÉRIEUSE

Quand je me retrouvai dans la ville d’Oppenau, j’éprouvai un soulagement facile à comprendre, mais mon énervement n’en resta pas moins très vif à cause du désir ardent que je ressentais de m’élancer bien vite à la suite de mes compagnons et de tâcher de regagner, dans la mesure du possible, le temps perdu.

J’entrai donc dans le premier hôtel venu; mais hélas! comment me faire servir promptement dans un lieu où il m’était impossible de me faire comprendre, et où je ne pouvais saisir un mot de ce que la patronne de l’établissement me disait? Car j’étais absolument seul dans la modeste salle où je m’étais présenté, une salle de café plutôt que d’hôtel, et la patronne était seule aussi, ce qui s’explique parfaitement vu l’heure singulière à laquelle je me faisais servir à déjeuner. J’étais en proie à une agitation fébrile, et c’était chez moi un effroyable salmigondis de gestes, de signes, de mouvements épileptiques et de sons inarticulés.

L’excellente dame que le hasard mit ainsi en rapport avec moi était pleine de bonne volonté et, en réalité, elle ne fut pas longue à comprendre l’objet de mes désirs, car dans tous les pays du monde, il n’est nul besoin de gestes compliqués pour exprimer que l’on aspire à satisfaire son appétit, tant au point de vue de la faim que de la soif. Mais c’est quand je voulais lui expliquer la situation où je me trouvais et combien j’avais peu de temps à consacrer à la réfection de mon estomac, que la difficulté était insurmontable. Mes mouvements épileptiques ne lui disaient rien. Enfin je fus servi.