Une heure et demie de chemin, me dis-je! Délicieux, vraiment! Mes pauvres compagnons, dans quel état de mortelle inquiétude doivent-ils être? Voilà un record, certes, qui n’est pas ordinaire.
Je prends congé de mon hôte sympathique et, poursuivant la montée, je me retrouve au carrefour-soleil où le bûcheron m’avait si gaillardement trompé. Il n’y était plus, le damné compère. A sa place, un vieillard accompagné d’une fillette d’une dizaine d’années conduisait une charrette à bœufs.
Consulté sur le chemin de Kniébis, le nouveau personnage m’indiqua une autre des nombreuses voies qui s’éloignaient du carrefour en ajoutant une foule d’explications auxquelles, hélas! je ne pus absolument rien comprendre.
Le sol était bon, j’enfourchai de nouveau ma machine et je m’élançai en avant.
J’étais irrémédiablement perdu en pleine forêt; plus rien comme point de repère, nul poteau, nulle borne, nul être humain pour me renseigner sur ma route. La voie, toujours très véloçable, n’était plus réellement qu’un sentier, assez large il est vrai, mais pas assez cependant pour pouvoir prendre le nom même de chemin vicinal; c’était une sorte d’allée assez semblable à celles de nos jardins publics, je parle des plus étroites, de celles réservées aux seuls piétons. Un dôme épais d’un vert sombre la recouvrait. Certes, si l’inquiétude, qui allait maintenant jusqu’au tourment moral, si la soif redevenue ardente et la faim ne m’avaient en ce moment bouleversé, j’aurais pu me dire un heureux mortel en présence de spectacles naturels aussi beaux et qui eussent à eux seuls justifié un voyage comme le nôtre.
J’allai longtemps le long de cette allée ombreuse; les minutes semblaient des heures.
Soudain, une nouvelle clairière, avec croisement de sentiers, apparut. Une tente y avait été dressée et sur une sorte de banc de pierre assez mal équilibré deux hommes et une femme, assis, procédaient à un maigre repas. Leur aspect? celui de mendiants, comme nous en voyons dans nos campagnes françaises aux abords des villages.
Pas le moindre mouvement de leur part à la vue de ce cycliste étranger tombé brusquement au milieu de leur domaine. Je les interrogeai. Pas de réponse; un instant, ils me dévisagèrent, et ce fut tout.
J’aurais pu à coup sûr ressentir quelque crainte en présence de ces êtres à l’extérieur peu catholique, au milieu de cette forêt, et il est certain qu’ils eussent pu me faire disparaître de la scène du monde sans que nulle justice humaine songeât à leur demander compte de cette disparition; en effet, je m’assurai bien de la présence de mon revolver dans la poche de mon dolman, et à portée de ma main. Pourtant, je fis le geste sans conviction, car à vrai dire, je n’étais pas réellement inquiet sur les intentions des trois habitants de ces lieux solitaires à mon sujet.
Je me décidai à user, vis-à-vis d’eux, du procédé interrogatoire déjà employé avec les autres indigènes rencontrés depuis notre arrivée sur le sol étranger. Ils commencèrent par me considérer absolument comme une bête curieuse, moins curieuse sans doute par sa forme extérieure que par sa manière d’articuler des sons. Voyant que je n’obtenais pas plus de réponse que si je m’étais adressé à un tronc d’arbre de la forêt, je renouvelai ma pseudo-pantomime en accentuant les gestes et en augmentant l’intensité des sons émis par mon gosier teutonisant. Les trois personnages parurent avoir compris, car ils s’entre-regardèrent comme pour se consulter, mais en conservant toujours leur air de profonde indifférence, presque de mépris.