Le bûcheron voulut-il me tromper, ignorait-il lui-même la route véritable? Je ne sais, mais j’étais perdu, et bien perdu.

Le chemin qui m’était indiqué par l’habitant de la forêt descendait le flanc opposé de la montagne. Me voici maintenant sur ma machine qui a retrouvé ses ailes et roulant à une vertigineuse vitesse. Je vais trop vite même; parfois je suis obligé, par une manœuvre difficile, de retenir vigoureusement en faisant frein dans les cailloux pour ne pas emballer. Je fais ainsi plusieurs kilomètres tandis que de nouveaux panoramas de cette forêt immense se déroulent à ma vue. Il est midi; je meurs de soif et de faim. Au fond de la vallée, je rencontre au centre d’une large clairière, illuminée par le soleil à son zénith, une auberge. Un paysan travaille devant la porte.

«Je vais enfin éclaircir la situation, pensai-je; il faut que je sache où j’en suis. Dussé-je employer un quart d’heure à m’expliquer avec cet homme, j’arriverai bien à savoir où j’en suis.»

Alors, m’approchant du brave, je commence mon baragouin, accompagné de gestes désespérés. Une idée me vient, d’ailleurs. Je savais que la ville où nous devions nous rendre après cette damnée Kniébis était Frendenstadt. Alors, pour plus de clarté, je demande où se trouvent Kniébis et Frendenstadt, deux noms qui paraissent tout de suite éclairer le cerveau de mon interlocuteur, car il fait un geste de vif étonnement en me disant ce que je traduis ainsi: «Ah! mon pauvre monsieur, mais vous en êtes loin.» Et il me désigne l’autre flanc de la montagne par où je suis venu. Il faut rebrousser chemin. Et il est midi.

Ce coup violent m’enlève toute envie de manger mais non celle de boire. Je pénètre dans l’auberge où une ravissante jeune fille, fort surprise à l’aspect de l’étranger, me sert une chope de bière qu’en la circonstance présente, je trouve tellement exquise que jamais nectar servi aux dieux de l’Olympe ne pourrait être comparé à ce breuvage. Mais je suis pressé de partir. Je salue la jeune nymphe de ce lieu bienfaisant et reprends la route que je venais de descendre à toute vitesse.

Pendant cette montée faite en proie aux sentiments les plus divers, sentiments d’inquiétude surtout à cause du retard occasionné par cette singulière aventure, dont je n’entrevois pas encore la fin, je rencontre un brave homme, seul dans sa carriole et qui descend vers la vallée. A ma vue, il semble me reconnaître.

«Quoi, me dis-je, qu’est-ce qui se passe? Est-ce qu’au milieu de la Forêt-Noire, je me trouverais en pays de connaissance? Qu’est-ce qu’il a cet inconnu? Par la barbe du grand saint vélo, il me reconnaît, oui, sans aucun doute.»

L’homme à la carriole continuait ses gestes de vive surprise en me dévisageant.

Je m’approchai alors, et, moi aussi je le reconnus. C’était le noble étranger que j’avais croisé sur l’escalier de bois au-dessus du torrent, dans la montagne. Il semblait me dire: «Comment, malheureux, mais vous en êtes encore là? Oh! mais, vous vous êtes donc totalement trompé?»

Alors il s’efforça de me remettre dans la bonne voie en m’indiquant, avec sa montre, que j’en avais pour une heure et demie de chemin.