Notez que toutes ces réflexions furent faites en un clin d’œil, et que quelques secondes s’étaient à peine écoulées, lorsque, ces idées ayant roulé dans ma cervelle j’interrogeai l’un des ouvriers qui travaillaient au milieu des rochers. Ce ne fut pas une question, ce fut, comme à l’ordinaire, un glapissement germanico-chinois qui signifiait: Suis-je bien sur le chemin de Kniébis? Les travailleurs de la forêt me regardaient tous d’un air beaucoup plus surpris par mon langage étrange que par ma tenue de cycliste. La bicyclette, ils avaient déjà vu ça, c’était certain, mais à mon langage bizarre, oh! non, ils ne comprenaient rien. Ils continuaient à me considérer comme un enfant contemple un animal sorti brusquement de sa cachette et qu’il ne connaît pas encore. Ils semblaient dire: Enfin, que diable nous baragouinez-vous là?

Tout à coup l’un de ces hommes à l’aspect rude mais bon enfant, entendant le mot Kniébis, Kniébis, répété à plusieurs reprises et accompagné d’un geste significatif, finit par comprendre et répondit: Ya, ya, me désignant d’un geste, lui aussi, le petit pont de bois situé au-dessus du torrent.

Alors, je n’hésitai pas une seconde. Je m’emparai de ma machine et, marchant de rocher en rocher, je franchis le chantier pour aboutir à la passerelle étroite d’où l’on pouvait voir les eaux mousseuses de la cataracte se précipiter par le ruisseau dans la vallée.

Maintenant, le pont franchi, ce n’était plus une route, mais un sentier de chamois, longeant le flanc de la montagne rocheuse. Obligé d’aller à pied, inutile de le dire. Le sentier s’allongeait entre deux chaînons élevés et j’étais comme au fond d’un entonnoir d’où j’apercevais, fort au-dessus de moi, la voûte céleste d’un bleu foncé. Le sentier étroit, allait se rétrécissant toujours. Brusquement, il cessa, et mon chemin, qui déjà avait changé d’aspect, se transforma une seconde fois. Je me trouvai en présence d’un escalier de bois vermoulu.

Retourner en arrière? Non, je me suis trop avancé, il faut poursuivre. Je pris résolument ma légère bicyclette, ma chère petite compagne sur les épaules et je commençai l’ascension.

Je gravis lentement ces escaliers de bois, la machine sur mes épaules, non sans une certaine inquiétude, car j’entendais le torrent gronder au-dessous de moi, et pour avoir voulu me pencher au-dessus de la faible rampe de l’escalier, je fus pris d’un dangereux vertige. Je m’arrêtai une seconde pour reprendre haleine, la main gauche contre le rocher et la main droite soutenant la machine. Je relevai la tête. Une faible étendue de ciel bleu couronnait les arbres de la forêt, et perdu dans l’azur foncé, j’aperçus un aigle planant en spirales au-dessus de la montagne. Une seconde fois j’abaissai le regard vers le torrent: «Grand Dieu! me dis-je, pris d’un frémissement, si j’allais, saisi par le vertige, me fracasser le crâne dans ces rochers, que diraient-ils là-bas, dans mon cher pays de France, tous ceux qui suivent les péripéties de cette étrange expédition? Retrouverait-on jamais mon cadavre roulé par le torrent et que l’oiseau vorace, là-haut, semble épier?»

Je me disposais à continuer l’ascension quand je vis venir un habitant de ces lieux, sans doute. Il avait la physionomie intelligente et le regard vif; une mise de bon petit commerçant. Il ne parut pas très surpris de me rencontrer. Les progrès de la vélocipédie ont amené des cyclistes partout. Interrogé, il répondit, comme les autres, en me désignant d’un geste le sommet de la montagne. Il me fit comprendre que je n’en étais pas très éloigné.

Encore quelques instants et me voici à la dernière marche. Un tableau digne des rêves d’Abou-Hassan se découvrit à mes regards. C’était, encadré par les arbres de la forêt, un jardin d’une délicieuse fraîcheur. Des corbeilles d’où les fleurs débordaient s’étageaient sur la pente de la montagne. Je vis à la distance où j’étais, un entrelacement de géraniums, de pétunias, de jacinthes et de lauriers-roses, avec çà et là des rosiers de Bengale et au centre un bassin semé de nénuphars. Au fond du tableau, un vaste chalet à l’aspect régulier des maisons parisiennes. Je traversai ce féerique Eden, et je me retrouvai cette fois sur une route assez large et très montante. L’ascension continuait. Je dus aller à pied et parvins à un vaste carrefour d’où s’éloignaient six chemins en forme de soleil. J’y rencontrai un bûcheron et sa femme.

—Kniébis? demandai-je.

Le bûcheron fit un geste empreint d’une superbe indifférence et me montra l’un des chemins. Hélas! c’était bien fini. J’étais complètement égaré.