De plus en plus je m’absorbe dans la contemplation du spectacle offert par la forêt, qui se développe en un gigantesque amphithéâtre. Bien nommée, cette forêt célèbre. Les hauts sapins, en un massif épais, paraissent d’un noir d’encre. Dans la vallée, au-dessous de moi, on entend, imperceptible, le bruit d’un cours d’eau qui roule dans la rocaille; quelques maisons isolées apparaissent çà et là, au milieu de terrains découverts; mais à mesure que j’avance, en gravissant la montagne, les massifs d’arbres vont s’épaississant. Le sol est superbe, heureusement. Les routes, on m’en avait prévenu, sont, paraît-il, magnifiques durant toute l’étendue de la Forêt-Noire. Suivant l’impression généralement ressentie dans les pays de montagne, plus je vais de l’avant plus les sommets se découvrant dans le lointain semblent s’élever. Maintenant le spectacle de cette forêt grandiose dont j’aperçois, des hauteurs où je me trouve, une formidable étendue, me plonge dans le ravissement.
Etait-ce donc, me dis-je, ce tableau merveilleux qui m’attirait, par un instinct secret, par une suggestion du beau, car si je ne suis pas sur le bon chemin et le rétrécissement de la route commence à me le faire croire, sans doute je n’eusse pas contemplé ce paysage des «Mille et une nuits».
Alors continuant mes réflexions, j’évoquai les souvenirs de mes lectures d’autrefois, lectures de romans dont les héros fabuleux accomplissaient leurs exploits dans ces monts fameux de la Forêt-Noire. C’est ici, me dis-je, en fixant mes regards ardents sur cette forêt titanique, le théâtre de ces héroïques légendes dont la littérature de l’Allemagne est remplie. Je le vois, je le contemple, je le touche. Et en quelles circonstances?
Où sont mes compagnons, pensai-je tout-à-coup, que doivent-ils dire? Quelle doit être leur inquiétude?
Tout est désert. Je continue ma marche en avant. La forêt, ai-je dit, se présentait à ma vue en gigantesque amphithéâtre; je m’avançais en suivant le flanc de l’une des chaînes vers le fond du demi-cercle ainsi formé par ce vaste massif montagneux. La route s’étant fort aplanie, il était évident que j’allais me heurter à ce fond noir qui se dressait d’une vertigineuse hauteur. Comment franchir cette muraille, pensai-je. Quelle côte, juste ciel! doit-il y avoir là. Si c’est ici la route royale de Paris à Vienne, je veux bien que tous les crabes de l’Atlantique me déchirent l’épiderme pendant plusieurs tours de cadran. Je m’enfonce de plus en plus dans cette forêt infernale, et je n’aperçois devant moi que de vertigineux sommets.
Mais je ne désespère pas. J’avance toujours: «Enfin, on m’a dit pourtant que j’étais sur la route de Kniébis. J’y parviendrai bien puisqu’on m’a fait comprendre que je n’avais qu’à continuer.»
Le chemin était vraiment magnifique comme sol; il était de la largeur d’un de nos chemins vicinaux. Je le suivais donc allègrement, me disant: tant que je puis rouler avec facilité, rien de perdu. Et je roulais avec une aisance d’autant plus grande que cette route était devenue à peu près plane et par endroits était en pente descendante. Elle se dirigeait vers la muraille sombre, comme une voie ferrée vers un tunnel.
Soudain, comme j’arrivais au pied de la chaîne en fer à cheval, un spectacle inattendu se présenta. La route s’arrêtait net. Et à sa place s’étalait, bien en rapport avec ce pays de légendes antiques, un chantier de rochers où, vrais fils des vieux Teutons, des ouvriers à taille d’hercule, travaillaient.
Je contemplai, stupéfait, l’aspect de ces lieux. A mon flanc gauche, se dressait la montagne; devant moi, le chantier de rochers et par delà le chantier un torrent qui se canalisait en un ruisseau assez large mais peu profond, qui coulait à ma droite. Au-dessus du torrent, un pont de bois. C’était ce pont misérable qui évidemment formait la suite de la route. Oh! ce pont formant la route de Paris-Vienne! Enfin, tout à fait à main droite, de l’autre côté du ruisseau, mais sans que le moindre pont en permît les approches, un chemin commençait, se dirigeant vers l’autre chaîne de montagnes. Le chemin que j’avais suivi se divisait donc en deux parties: la première devant moi continuait à travers les rochers par le petit pont de bois situé au-dessus du torrent; la seconde se trouvait de l’autre côté du ruisseau, à main droite, et allait se perdre dans la forêt.
En présence d’un pareil tableau: Impossible, me dis-je, oui, impossible que ma route soit celle de droite, puisque j’en suis séparé par un ruisseau torrentueux. Sans doute je pourrais, de rocher en rocher, arriver à franchir cette passe dangereuse, mais je ne suppose pas que le commun des mortels consente en général à se soumettre à cette émouvante acrobatie. Mon chemin véritable est en face, évidemment.