La ville d’Oppenau est, comme je l’ai dit, située au pied de la montagne. A cet endroit, la route venant de Strasbourg se divise en trois tronçons qui, tous trois, pour notre malheur, conduisent au même point, à Kniébis, en pleine Forêt-Noire. Cette ville de Kniébis est celle que mon itinéraire nous indiquait à la suite de celle d’Oppenau; car j’avais, avant de partir, dressé une liste des localités de quelque importance par où nous devions passer, système fort commode et dont je me suis toujours assez bien trouvé. J’avais déjà, naturellement, renseigné mes compagnons sur la ville où nous devions diriger notre marche, car j’étais le seul au courant de l’itinéraire, en ma qualité de chef de l’expédition.

Tous les quatre nous savions donc que, après Oppenau, nous avions à marcher sur Kniébis. Mais ce que nous ignorions totalement, hélas! c’est précisément que trois routes, au lieu d’une, pouvaient nous y conduire. Or, voici la situation de ces trois routes. La première, à droite, se détache de la route principale, avant l’entrée dans la ville d’Oppenau. C’est la plus longue et la meilleure; c’est, en réalité, celle que nous eussions dû prendre tous les quatre; les deux autres se trouvent à la sortie d’Oppenau, formant une fourche à angle aigu. De ces deux dernières, celle de droite est moins longue que la première, mais elle est plus mauvaise, c’est celle que prirent mes compagnons; enfin, la troisième, celle de gauche, qui est la plus courte, mais qui devient un vrai sentier à travers la forêt, est celle où je m’engageai, et voici comment le fait arriva.

Tandis que Blanquies était descendu pour prévenir Willaume et Chalupa de notre passage, je m’avançais avec une très grande lenteur à travers Oppenau, n’ayant pas aperçu la première route à droite, la vraie, que mes compagnons ne virent pas non plus, du reste. Je continuai ainsi mon chemin jusqu’à la sortie de la ville, où se trouve le croisement des deux nouvelles routes. En présence de ce croisement, je restai une minute hésitant, puis, comme je constatai que le fil du télégraphe suit la route de gauche, je me décidai et m’embarquai sur cette route; décision fâcheuse, car, s’il est imprudent de rester séparé de ses compagnons dans les voyages à bicyclette, l’imprudence devient une faute grave quand elle se produit à une bifurcation.

J’avais à peine fait cent mètres sur ma route qui, déjà, montait en pente raide, quand un scrupule me prit. J’interrogeai un paysan, tant bien que mal, moitié par gestes, moitié baragouinant deux mots d’allemand. Toute ma singerie voulait dire: «Suis-je bien sur la route de Kniébis?» Le paysan répondit nettement: «Ya, mein herr.»

Fatalité! car c’était exactement la même réponse qu’on allait faire à mes compagnons, sur l’autre route, celle de droite, et qui allait les pousser plus avant.

Il est certain qu’ici, ne voyant pas venir la troupe, j’aurais dû retourner en arrière. Mais pour quoi faire? pensai-je, puisque je suis sur la route de Kniébis. Tous les trois savent que nous allons sur cette ville, ils sont forcés d’arriver. Raisonnement tout simple pour moi, dans la conviction où j’étais que ma route était la seule conduisant à Kniébis.

Plusieurs fois, je me retourne. Personne. C’est vraiment un peu fort, je ne puis comprendre ce qui les retient.

Maintenant, c’est fini. La route, montant toujours, je ne veux pas perdre le bénéfice de ma peine, et je poursuis mon chemin.

Le spectacle est d’ailleurs magnifique. La forêt se déroule déjà à mes regards. Pourtant ma vive préoccupation m’empêche encore de jouir de la vue. J’interroge de nouveau un passant, toujours de la même manière. La réponse est affirmative. Je suis sur la bonne route. Je grimpe à coups de pédales lents et mesurés. Et je finis par me dire: Après tout, qu’est-ce que je risque? Du moment que nous nous rendons tous à Kniébis, nous sommes bien obligés de nous y retrouver. Ce sera le rendez-vous général. Il était dix heures trente environ. Temps magnifique toujours, mais orageux. Le ciel était d’un bleu foncé avec quelques gros cumulus cotonneux.

Je vais de l’avant sans me retourner davantage. Mon parti est pris. Je retrouverai mes amis à Kniébis.