La chute était d’ailleurs sans la moindre gravité. Rien, absolument rien, ni à l’homme, ni à la machine.

Nous continuons notre voyage vers Oppenau. La route est un peu moins mauvaise.

Il est près de neuf heures du matin. Nous sommes à environ cinq cents mètres d’Oppenau, lorsque se produit un incident absolument insignifiant en apparence; et pourtant c’est cet incident qui va être la cause de la plus fâcheuse mésaventure, de ma séparation d’avec mes compagnons de route et de ma perte pendant plus de six heures dans la Montagne-Noire à laquelle nous touchions. Si le lecteur veut savoir par quelle suite de circonstances inouïes j’ai pu me trouver séparé du groupe avec lequel je marchais, et comment j’ai pu le perdre, il l’apprendra au chapitre suivant.

IX
ÉGARÉ DANS LA FORÊT-NOIRE

Le caractère d’une froideur britannique de mon excellent compagnon Willaume ne s’était guère démenti, on l’a vu. Son obéissance était aveugle et muette. Qualité fort heureuse et qui était faite pour épargner bien des ennuis au cours d’un pareil voyage.

Et la meilleure preuve de la vérité de cette observation, c’est que Willaume, le pauvre Willaume, étant pour une fois sorti de son caractère, a été la cause première, mais bien innocente au fond, de l’incident qui allait nous séparer.

Cette séparation a paru si étrange, si singulière, si stupéfiante même à tous ceux qui, par les journaux, se tenaient au courant de notre voyage, elle a donné lieu à tant de commentaires, que je prie mon lecteur d’en suivre les détails, d’ailleurs très brefs, avec une scrupuleuse attention. On verra ainsi avec quelle simplicité peuvent se produire les événements les plus invraisemblables en apparence.

Nous voici donc en marche, Chalupa, Blanquies, Willaume et moi, vers la ville d’Oppenau, située au pied du mont de la Forêt-Noire.

A cinq cents mètres environ avant l’entrée en ville, je dis à mes compagnons: «Nous allons descendre à Oppenau afin de faire signer nos livrets.» Pour la première fois, Willaume, qui craint une trop grande perte de temps, glisse une observation fort naturelle, en somme: «Pourquoi faire signer nos livrets? dit-il; c’est inutile. Nous allons nous trouver en retard. Il vaudrait mieux ne pas s’arrêter.» Observation fort naturelle, dis-je, ou du moins qu’il lui était à coup sûr permis d’émettre; mais elle a cependant le don de me piquer un peu et je réponds vivement à mon compagnon: «Eh bien, puisque vous ne voulez pas perdre de temps, c’est bien; voici mon livret, partez en avant avec Chalupa, faites signer les livrets, et nous nous retrouverons dans Oppenau, que nous traverserons, Blanquies et moi, sans nous arrêter.» Willaume et Chalupa partent donc en avant, pendant que nous continuons tranquillement notre marche. Après quatre cents mètres environ, soudain nous apercevons, appuyées contre une maison isolée, un peu avant l’entrée dans Oppenau, les machines de nos deux amis: «Tiens, s’écrie Blanquies, ils sont allés là faire signer les livrets. Continuez votre chemin, je vais bien vite les prévenir que nous passons.» Et tandis que je pousse vers la ville, Blanquies descend et disparaît à son tour dans la maison isolée.

Ici, pour la clarté du récit, je dois ouvrir une parenthèse.