Elle est d’une propreté admirable. L’air solennel et doctoral du patron excite le rire de Blanquies. Comme personne ne comprend le français dans l’établissement, il en profite pour se «payer la tête» des gens qui sont là et qui n’ont, à vrai dire, rien d’extraordinaire. Seul, le patron a une tournure singulière; un véritable docteur en Sorbonne, je l’ai dit.

Après quelques instants, un des clients que notre apparition a semblé intriguer au plus haut degré, après beaucoup d’hésitation a fini par s’approcher de nous. Il ne parle pas un mot de français, aussi il gesticule beaucoup; enfin il nous montre un journal sur lequel je m’empresse de jeter les yeux. Quoique ne comprenant pas moi-même un mot d’allemand, je devine ce dont il est question; le journal annonce tout simplement notre voyage à bicyclette de Paris à Vienne, et cet excellent homme, qui a lu cette nouvelle, se demande si nous sommes les voyageurs.

—Ya, ya, dis-je, en désignant la troupe; ce qui rend le client tout heureux. D’ailleurs Chalupa est là pour achever de satisfaire sa curiosité. Nous sommes prêts. En route.

Au village suivant, nous croisons une procession. Il n’en fallait pas moins pour mettre en joie Blanquies. Voici que son rire guttural se donne à nouveau carrière.

—Oh! oh! oh! Croyez-vous que ces malheureux en ont une couche sur leur cervelle. Mais regardez-les donc, les uns derrière les autres; où vont-ils comme ça, ces pauvres gens? C’est une maladie du cerveau.

Et le gavroche, déchaîné, dévisage chacune des personnes qui passent devant lui, en me faisant remarquer jusqu’à leurs moindres défauts physiques, ce qui a le don d’augmenter l’hilarité gouailleuse du Montmartrois, dont les hanches n’y tiennent plus.

Toutefois, comme ses réflexions sont naturellement faites dans une langue dont les braves campagnards ne sauraient comprendre un mot, ils peuvent croire que leur personne n’est nullement en jeu, et ils ne font pas la moindre attention à ce cycliste, dont le rire désordonné manque à un certain moment de le faire tomber dans le fossé, car nous avons dû naturellement nous ranger sur l’accotement pour laisser passer la procession.

Pour ma part, je dois le dire, je ne goûte que fort peu, en cette circonstance, les réflexions de mon compagnon, et je lui dis:

—Mon brave, ces campagnards sont peut-être d’une intelligence fort ordinaire, mais je ne vois guère que le fait d’aller en procession constitue un acte moquable, et si je fais quelques comparaisons entre les diverses espèces animales et la nôtre, je constate que les premières n’ont jamais l’idée d’aller ainsi, pour se rassembler ensuite dans un temple afin d’y prier un être supérieur. Si la faculté rudimentaire dont jouissent les animaux est de même nature que l’intelligence de l’homme, ce que je conteste absolument, il est une particularité que les animaux ne partagent pas avec l’espèce humaine: c’est celle de «l’idée religieuse». Et si un jour, mon brave ami, il vous était donné de voir des animaux rassemblés dans une enceinte et placés dans une attitude indiquant chez eux qu’ils rendent hommage à la divinité, vous feriez la réflexion diamétralement inverse de celle que vous avez émise tout à l’heure: vous manifesteriez votre stupéfaction de l’intelligence inouïe de ces animaux qui, comme les hommes, ont «l’idée du Créateur».

Cette dissertation n’a pas le don de convaincre le Montmartrois, qui se saisit de l’idée des animaux réunis et chantant les louanges de Dieu pour rire de plus en plus fort. Mais voici où le rire commence à me gagner à mon tour. Au moment où Blanquies, se livrant à une joie folle à l’idée des chiens réunis pour chanter des cantiques, commençait à gesticuler, patatras! il s’étale dans le fossé, les quatre fers en l’air. La procession était passée, heureusement pour lui.