A cette apparition, la rate de Blanquies se dilata avec la même virulence que celle des Athéniens quand ils virent le chien d’Alcibiade ayant la queue coupée.
—Oh! oh! oh! non, s’écria-t-il, c’est trop fort! Non, mais voyez-vous cet homme-là se promenant sur les boulevards, à Paris! Oh! oh! oh! mes côtes! mes côtes! j’en suis malade. Non! non! arrêtez-vous. Ils en feraient une tête les badauds! Non, mais, a, é, ou, u? comme dirait l’autre.
Et Blanquies se frappait la cuisse droite à coups redoublés, comme si ce geste devait calmer son fou rire impossible à contenir.
Notre désopilant compagnon riait encore, quand nous arrivons au magnifique pont de Kehl. Ici Châtel et Patin nous font une déclaration désagréable.
Patin nous annonce qu’il nous quitte parce qu’il est obligé de retourner à Metz où ses affaires l’appellent. Châtel nous abandonne également, car il ne se sent pas très bien disposé. Il va, lui, rejoindre Suberbie avec qui il voyagera, pour nous retrouver plus loin et nous entraîner, au besoin.
On se serre la main, puis la troupe réduite aux quatre compagnons, on se sent envie d’écrire: aux quatre mousquetaires, traverse le pont de Kehl, sur le Rhin; nous voici sur la véritable et antique terre allemande: nous sommes dans le grand-duché de Bade.
La route est déjà détestable. Ce sont de petits cailloux pointus sur lesquels on trépide d’une manière exaspérante. Déjà je ressens à la jambe droite une douleur qui ne devait plus me quitter et devait arriver à certains moments à un état aigu. A un croisement de routes, grand embarras. Un paysan est là. Chalupa, l’interprète, dont l’utilité se fait déjà sentir, demande notre chemin. Le paysan nous l’indique.
J’ai déjà appris comment on dit en allemand: mauvais chemin et je ne me fais pas faute de servir le mot au brave homme, qui trouve, lui, le chemin très ordinaire. Parbleu! il ne connaissait pas nos routes de France, lui.
Devant nous, à l’horizon, la montagne se déroule.
Nous arrivons sans encombre dans un coquet village; c’est Oberkirch; la machine de Chalupa s’est légèrement détraquée, et, comme la faim nous talonne déjà,—oh! elle talonne vite quand on marche à bicyclette,—nous faisons halte et, pour la première fois, nous pénétrons dans une auberge allemande.