Je l’ai dit, ce chien tombait tout à fait mal. Vraiment on eût dit qu’il tenait à justifier mes imprécations et que, possédé du diable, il voulait arrêter sa proie prête à lui échapper.

Alors, après avoir essayé vainement de l’éloigner, je signai son arrêt de mort.

«Qui que tu sois, pensai-je, en entendant les aboiements enragés du barbet méphistophélique, un mauvais génie de cette mystérieuse forêt, un bandit dont le dieu de la métempsycose cache sous tes traits l’âme damnée, ou le diable en personne, qui que tu sois, dis-je, chien, femme ou démon, tu vas mourir.»

Et ce disant, je me saisis de mon revolver, arme dont je ne me sépare jamais, surtout dans des expéditions lointaines. Je m’assurai qu’il était chargé.

Pour bien frapper un chien lancé à votre poursuite quand vous êtes à bicyclette, il faut qu’il coure à votre droite, surtout pour ceux qui, comme moi, tiennent plus aisément leur guidon de la main gauche. Ayant le revolver à droite, l’animal courant du même côté se trouve à bout portant. Justement il courait sur ma gauche.

J’attendis un instant pour voir s’il changerait de côté, attente dont j’eusse pu me dispenser, que je donnai à mon ennemi comme dernière minute de grâce, et que je signale enfin aux nombreux amis de ce gardien fidèle de l’homme, pour leur montrer que je ne me laissai pas entraîner par une cruauté irréfléchie.

Mais mon ennemi s’acharnait; il accompagnait ses aboiements d’un grognement de rage en essayant d’approcher de ma jambe sa gueule aux crocs aigus. Maintenant toute espèce d’animosité antidiabolique était tombée; je ne vis plus près de moi qu’un chien stupide qui risquait d’occasionner pour moi une chute dangereuse, ce qui eût été un joli couronnement de mon aventure dans la Montagne Noire, et je n’hésitai pas à me servir de mon arme.

L’infortuné barbet persistait à courir à ma gauche. Je fis donc avec le bras un arc sur le devant de ma poitrine, et j’attendis une seconde afin de viser juste et de ne pas être moi-même victime de ma maladresse. Il y eut aussi dans ce dernier instant d’attente comme un suprême sentiment de pitié pour ce chien qui allait être sacrifié aux mânes de la vengeance. «Peut-être, me dis-je, va-t-il «sentir» l’arme et va-t-il s’enfuir.» Non! il était vissé à ma poursuite comme la queue d’un dromadaire l’est à celle de cet animal.

Je pressai la détente et la forêt silencieuse brusquement retentit du coup de feu.

Le chien avait été touché et bien touché, car un long gémissement suivit la détonation.