Bien qu’à ce moment mon allure, qui n’avait jamais cessé d’être rapide durant cette scène, tant à cause de l’inclinaison du terrain que du désir d’échapper aux crocs de mon ennemi, le fût encore davantage aussitôt après le coup de feu, je me retournai complètement pour voir ce qu’il allait advenir de mon exécution.
L’infortuné barbet s’était, en gémissant, arrêté net, puis, faisant demi-tour sur sa gauche, il s’était dirigé vers la forêt, mais il avait laissé sur la route une traînée de sang. Je commençai à regretter mon action un peu vive, mais il semblait que toutes les circonstances et la fatalité même m’eussent amené à cette regrettable extrémité.
Je suivis encore un instant du regard la trace de ce chien qui s’était présenté à moi comme une évocation de tous les mauvais esprits de la montagne; je le vis, tandis qu’il poussait encore quelques faibles gémissements, s’enfoncer dans le bois en ralentissant son allure chancelante.
Tel est l’événement, tragique, on le voit, qui eut pour principal théâtre la vaste clairière près laquelle Kniébis devait se trouver, et qui contribua sans doute à m’empêcher d’apercevoir les approches de cette ville située, je l’ai dit, au sein de la forêt.
XII
UNE TAVERNE ALLEMANDE
Un désir inouï de marcher, marcher, sans regarder cette fois derrière moi, me resta après la scène de la clairière. Je n’étais plus possédé que d’un besoin de locomotion qui pénétrait tout mon être. Je m’avançais dans la direction de Stuttgard. Cette ville, où suivant mon tableau de marche j’aurais dû arriver ce jour même (25 avril) vers trois heures de l’après-midi, j’espérais y arriver le soir fort tard; je l’espérais sans beaucoup y compter, et en réalité je n’y parvins que le lendemain matin; j’étais donc d’une bonne demi-journée en retard, la demi-journée de la Forêt.
Quant à mes compagnons, ignorance toujours complète de leur situation. Qu’étaient-ils devenus? où étaient-ils? m’avaient-ils attendu? m’attendaient-ils encore quelque part?
On verra bientôt qu’après m’avoir attendu quatre heures à Kniébis, désolés, désespérés, convaincus qu’il m’était arrivé un accident, ils s’étaient séparés, eux aussi en proie aux plus singulières mésaventures. On cherche des combinaisons pour corser l’intérêt d’un roman; on ne tardera pas à se convaincre que la réalité dépasse toujours en déconcertante bizarrerie ce que l’imagination la plus fertile peut inventer.
J’allai donc ainsi, ignorant ce qui avait pu advenir après la séparation d’Oppenau; le soir arrivait, le ciel prenait à l’horizon des teintes couleur orange avec un prolongement d’opale annonçant que le temps ne voulait pas se gâter encore. Quelques nuées basses pourtant et sombres se profilaient en grimaçant sur ce fond clair. Les courants d’air allaient diminuant, comme il arrive presque toujours à mesure que le soleil s’abaisse sur l’horizon. La température avait cette tiédeur des soirs d’été, tiédeur un peu lourde et orageuse que je ressentais vivement à cause de la rapidité de mon allure. La forêt était silencieuse; le sommet des massifs de pins, d’un vert foncé, prenait sous le rayonnement céleste des teintes mordorées, tandis qu’au-dessous la nuit complète se faisait. J’allai de plus en plus vite, tant la route était belle, la température délicieuse, la nature resplendissante et calme; j’arrivai à Frendenstadt, commençant à ressentir violemment dans mon gosier les effets d’une marche rapide. Je m’arrêtai dans Frendenstadt une seconde pour absorber une formidable chope de bière, boisson peu recommandée aux cyclistes, mais que les circonstances, mon état physique, sa qualité en somme me faisaient toujours trouver incomparable.
En avant! je m’élançai sur la route qui m’était indiquée, et hors de la forêt cette fois, me retrouvant enfin dans la vaste campagne; penché sur mon guidon, je roulai, à toute vitesse, essayant de dévorer l’espace.