Maintenant, je savais parfaitement exprimer ces mots en allemand: «Suis-je bien sur la route de telle ville?» Aussi je ne pouvais rencontrer un être vivant sans lui adresser cette question, tant la crainte de me perdre une seconde fois était vive. Pourtant, à la ville suivante, où j’arrivai en coup de vent, je me trompai, mais dans les rues seulement. Dix fois, j’allai, je revins, je retournai. Plusieurs habitants, à la fin, se lançant dans des explications, m’indiquèrent une avenue. Paf! j’allai me heurter à la gare du chemin de fer qui formait cul-de-sac. Alors, apercevant un officier prussien, je m’adressai à lui, me disant: «Celui-là me renseignera.»
Avec une courtoisie extrême, voyant que j’étais Français et que je ne comprenais pas un mot d’allemand, il m’expliqua longuement, au moyen d’une mimique très expressive, le chemin que je devais suivre pour me rendre à Stuttgard. Je le remerciai vigoureusement et, suivant les indications très précises de l’officier, je me retrouvai sur la route. Le jour baissait de plus en plus. Il était sept heures et demie. Je roulais toujours à la plus grande vitesse possible, convaincu que je n’arriverais jamais ce même soir à Stuttgard. J’avais devant moi Altensteig, Nagold, Herremberg, enfin Stuttgard.
«Après avoir dîné dans le premier village, pensai-je, je continuerai ma route et je m’arrêterai où je pourrai.» Le côté désagréable de l’affaire, c’est que les massifs de pins recommençaient et allaient maintenant achever de rendre affreusement épaisse l’obscurité de la nuit.
Il était tard quand j’entrai dans le premier village. Un four, un vrai four. Ma faim était ardente. Je me demandai un instant si je pourrais la satisfaire dans ce bourg d’une très faible importance. Pourtant j’avais déjà constaté à quel point toutes ces bourgades de l’Allemagne sont civilisées et, contrairement aux villages espagnols, assez bien montées comme auberges.
Me voici sur la place principale du village où on patauge dans un fumier épais. J’erre un instant au milieu de ce trou noir, quand, tout à coup, je me trouve face à face avec un gars du pays, de dix-huit à vingt ans. Il n’a pas l’air d’avoir inventé le fil à couper le beurre, ce fils des Teutons. Il me regarde sans mot dire.
—Hôtel? lui dis-je, sur un ton très interrogateur.
Je ferai remarquer en passant que si je me suis servi en l’occurrence de plusieurs mots français, c’est que je savais leur quasi-intronisation dans le langage courant, en Allemagne.
A cette interpellation, le jeune Teuton resta aussi muet que le prophète hébreu quand il vit l’âne de Balaam se mettre à parler.
Je répétai:—Hôtel?
Même mutisme absolu. Je dévisageai mon bon jeune homme en allongeant quelque peu ma phrase: