La même besogne les occupait; toutefois, ils parlaient par instants, on entendait leur voix sourde et gutturale de Teuton, sans emportement, toujours égale.

De minute en minute, le patron, comme un mécanicien qui régulièrement fait un mouvement pour exécuter son office, apportait sans commandement, car le client n’a qu’à laisser le couvercle de sa chope relevé pour faire connaître son intention de continuer la manœuvre.

A mon entrée dans cette taverne villageoise, il n’y eut qu’un insignifiant mouvement.

Deux ou trois des clients tournèrent légèrement la tête de mon côté. Ils me regardèrent assez longtemps, mais là, simplement, par nonchalance, avec ce regard atone et indifférent de vache fatiguée.

Le patron, plus alerte, s’occupa tout de suite et avec empressement de ma personne. Je m’assis à la table longue et aussitôt je fis comprendre à mon hôte l’objet de mon désir. Il parlait un peu le français, mais mal, et me pria de m’exprimer avec beaucoup de lenteur, afin qu’il pût saisir vite le sens des phrases. Je lui dis qui j’étais, où j’allais, comment j’avais perdu mes compagnons, ce qui parut l’intéresser fort, et j’ajoutai que je désirais être servi très vite afin de repartir dans le plus bref délai possible.

—Qu’avez-vous à me donner? lui dis-je.

Mais, à peine avais-je posé cette interrogation que, comprenant à la manière dont le brave homme se comportait, que je risquais de coucher dans l’établissement, je me levai et déclarai:

—Attendez! je vais vous dire ce qu’il faut me donner.

Et sans autre préambule, je me dirigeai vers la cuisine que j’avais entrevue au moment de mon entrée dans la salle d’auberge.

Elle était, la cuisine, remplie presque en son entier d’un énorme fourneau d’hôtel où tout chauffait, cuisait, bouillonnait, remplissant l’atmosphère d’une épaisse buée très chaude et d’une odeur en la circonstance des plus agréables. Au-dessus du fourneau une marmite formidable, une cuve, débordait en gros bouillons alourdis par une appétissante écume.