—Voyez-vous, dis-je au patron, donnez-moi de cette soupe-là pour quatre. Je ne sais de quoi elle est faite, ça m’est égal; puis une omelette, du jambon et du pain. Tout de suite, tout de suite.
La patronne du lieu, qui présidait à cette ronflante cuisine, avait compris à mes gestes et même à ma parole, car omelette est un mot allemand et français, et se démenant aussitôt avec vigueur, m’apporta rapidement ce que j’avais demandé. Connaissant même ma nationalité, ces braves gens m’avaient apporté un carafon de vin rouge, que je conservai pour mon dessert; mais je leur réclamai leur excellente bière, en les complimentant même sur la qualité vraiment exceptionnelle de cette boisson en Allemagne.
Pendant ce dîner rapide, le patron s’était assis près de moi. J’en profitai pour lui demander la distance des villes prochaines.
—Herremberg, demandai-je, est-ce bien loin?
—A une quarantaine de kilomètres, me répondit-il.
Cette distance m’effraya, seul le soir, avec ma mauvaise vue, par des chemins qui commençaient à redevenir médiocres. Un instant, dans la douce résurrection de mon individu sous l’influence de cette bienfaisante nourriture, engourdi dans l’atmosphère pénétrée de parfums appétissants de cette salle d’auberge, je me dis:
«Si je restais ici! Je repartirai demain matin, dès les premières heures de l’aurore.»
—C’est bien loin, Herremberg, dis-je au patron, comme pour chercher un conseil; puis les routes sont mauvaises.
—Ah! c’est loin, pour s’en aller le soir; les routes ne sont pas trop mauvaises pourtant, non, mais vous n’êtes pas encore arrivé.
Pourtant, rester là m’ennuyait fortement. Quelle pitoyable journée de marche! Cinquante kilomètres de Strasbourg à Oppenau, trente-cinq kilomètres d’Oppenau à Frendenstadt, je ne parle pas de mon odyssée dans la Forêt Noire, comme marche ça ne comptait pas, puis quoi! peut-être vingt-cinq ou trente kilomètres depuis Frendenstadt. C’était lamentable.