Alors je me dis: «Mais au fait, tant pis, je coucherai dans une localité moins importante, voilà tout! Si je partageais la poire en deux?»
Et le patron m’ayant indiqué Nagold comme situé à une vingtaine de kilomètres, je payai mon écot, saisis ma machine toujours prête à marcher, elle, toujours pimpante et frémissante, et je m’élançai à nouveau sur la route.
Mes vingt kilomètres me parurent quelques secondes à peine. Aucun incident à signaler. De temps en temps toutefois, des passants, assez nombreux sur ce parcours, surpris par mon passage en manière de chauve-souris, poussaient une violente exclamation ou me lançaient quelque apostrophe, que je ne comprenais pas naturellement, mais que, par comparaison avec les saillies de mes concitoyens, je devais juger extraordinairement spirituelle!
Dès mon arrivée à Nagold, un groupe de jeunes gens attardés à causer à l’entrée du village m’indiquent un hôtel. Au rez-de-chaussée, un petit café assez coquet. Le patron, plus empressé encore que l’autre, me sert quelques biscuits, et, circonstance assez curieuse, il semble me servir comme s’il me connaissait ou m’attendait. Je fais cette remarque sans toutefois y attacher d’importance, supposant simplement chez ce patron un air particulier que j’interprétais mal, car je ne pouvais imaginer autre chose pour le moment.
Cette fois je suis décidé à me coucher. On me fait monter au premier étage et je déclare vouloir être réveillé à trois heures du matin.
A peine seul dans ma chambre, je fais une constatation désagréable: «Tiens, mais le lit n’est pas fait! Pas de draps, rien!»
Je crus réellement que le lit n’était pas fait; j’ai su par la suite qu’il en était ainsi dans les auberges allemandes. On couche entre deux couvertures. Pas difficiles, les Teutons!
«Bah! me dis-je, le lit n’a pas été préparé. Tant pis! ou plutôt tant mieux! Je vais en profiter pour dormir tout habillé, de sorte qu’en me levant demain matin, ma toilette ne traînera pas.»
Et fatigué, assommé, brisé par cette journée de marche à travers la Montagne Noire, en proie aux plus violentes émotions, je me jetai sur cette couche primitive où je ne tardai pas à me trouver plongé dans un sommeil réparateur.