A l’heure prescrite, un coup discret du garçon d’hôtel me fit ouvrir les yeux. Les volets étaient clos. Soudain, un certain bruit venu du dehors me causa une violente émotion et me fit m’écrier: «Ma malechance me poursuivrait-elle encore aujourd’hui dès mon réveil?» C’était comme un crépitement de pluie torrentielle, comme si le ciel s’était fondu en eau sur le village de Nagold: «Pas de doute, c’est un déluge. Ah! c’est joli, me voilà bien; grand saint Roch, patron des mariniers, tu me prends pour un des tiens!»

Je me dirigeai vers la fenêtre et repoussai les volets; une lune toute ronde inondait la campagne de sa lumière blanche:

«Tiens! tiens! voilà qui est singulier. Temps magnifique, une lune ronde comme un fromage du Berry. Ça va bien!»

Et, en me penchant à la fenêtre, je vis que le bruit était produit par le jet violent et sonore d’un robinet de fontaine publique qu’un matinal villageois avait ouvert.

J’étais tout habillé, le départ ne fut pas long.

A trois heures et demie du matin, tout était désert. Une humidité froide était répandue partout. La terre, les arbres semblaient suinter de la rosée. Une brume épaisse surplombait les bas-fonds de la campagne. Je grelottais. Le sol était presque boueux tant l’atmosphère était saturée d’eau. Autour de moi, calme absolu, nul bruit, nul souffle. C’était un engourdissement des êtres et des choses dans ce sommeil du matin où tout s’entrevoit dans le brouillard du rêve, brouillard glacé que les rayons de la lune illuminaient d’une lumière de sépulcre.

Des gouttelettes ne tardèrent pas à perler sur mes vêtements. On eût dit que j’avais reçu sur les épaules une de ces pluies fines d’hiver qui vous pénètrent jusqu’aux os. J’étais trempé. Pourtant mon gros maillot de laine me protégeait comme une chaude cuirasse, mais mon dolman était maintenant pénétré de rosée, comme tous les objets sous mes yeux. Il pleuvait sous les arbres, tant l’humidité tombait épaisse.

Je rencontrai une longue, très longue côte. Je la montai très vite pour me réchauffer.

L’aurore apparaissait maintenant. Devant moi, l’horizon, d’un bleu profond, prenait une teinte laiteuse aux bords légèrement rosés; puis, dans toute son étendue, le ciel se colora d’un gris clair, et tandis que l’éclat de la lune faiblissait, les constellations se dérobaient, comme honteuses, derrière un voile lumineux.

La blancheur du ciel à l’Orient alla bientôt s’accentuant, formant un gigantesque arc de cercle dont le dernier reflet atteignait l’extrémité opposée de l’horizon. Maintenant des teintes d’opale, de rose nacré se montraient dans ce rayonnement céleste qui annonçait le grand astre, source de vie, de chaleur et de lumière. Puis une bordure étroite, d’un rouge sanglant, dentela l’horizon.