C’était le grand jour. Les oiseaux s’éveillaient. Je roulai plus vite, le froid étant vif encore.

Soudain, comme je fixais toujours la ligne rouge, séparant en étroite bordure le ciel de la terre, une pointe de feu éclata, superbe, fulgurante, lançant des lueurs d’or au sommet des montagnes derrière moi. Puis le globe écarlate du soleil émergea, et, s’égrenant en cascades de flamme, inondant le monde de longs flots de lumière et de chaleur, se dégagea des vapeurs roses de l’orient pour s’élancer une fois encore à travers l’immensité bleue.

Je traversai, sans m’arrêter, la ville d’Herremberg, où j’avais espéré arriver la veille, puis deux centres moins importants, Ehningen et Boblingen. Je n’avais plus dès lors qu’une ville en vue: c’était Stuttgard, à dix-neuf kilomètres, cette fameuse Stuttgard, où j’espérais trouver enfin des nouvelles de mes compagnons de route; et pourtant j’étais inquiet encore, car où aller dans cette grande ville n’ayant pas de rendez-vous ni de nom d’hôtel?

Le chemin devenait de plus en plus détestable, mais j’allais, emporté par l’idée de savoir enfin ce qu’il était advenu de Blanquies, de Willaume et de Chalupa. Je ne pouvais rencontrer un passant, un charretier, qui que ce fût, sans lui lancer ces quelques mots en allemand: «Chemin de Stuttgard?» tant je craignais de m’égarer une seconde fois.

Mais l’état du chemin devenu presque invéloçable ne me laissait guère de doute sur son identité, sachant comment sont les routes en général aux approches des grandes villes. Rien n’apparaissait cependant à l’horizon, très ondulé devant moi. Je dus franchir une ligne de train-tramway, sans qu’aucun amas de maisons apparût à mes regards. Il était huit heures et demie du matin à peu près. Dieu! que c’était long. J’avançais assez vite; rien, rien à ma vue.

Tout à coup le chemin horrible se transforma en une route splendide, d’une largeur de voie romaine, au sol presque blanc, légèrement poussiéreux; puis, comme je me précipitais en avant, cette route magnifique devint à un coude brusquement descendante, tandis que la plaine devant moi s’entr’ouvrait en une vallée immense, avec au centre, développé en sa vaste étendue, le panorama de Stuttgard.

C’était, vue ainsi cette ville, comme un amas confus de cellules grisâtres qu’une nuée de bestioles, une fourmilière, eussent édifiées, et que le plus petit bouleversement naturel eût pu réduire en poussière.

La route devenait une effrayante descente. A mesure que j’approchais de cette ruche humaine, elle allait grossissant de toutes parts. Me voici aux premières maisons, je vais droit devant moi. Je regarde aux alentours pour voir si Suberbie n’aura pas eu l’idée de poster quelqu’un à l’entrée de la ville, afin de se faire reconnaître et de me conduire près de lui. Personne!

J’avance toujours, guidé par l’aspect général des rues et des maisons, vers le centre de la ville, ne me doutant guère des coïncidences singulières qui allaient se produire, et qu’une imagination de romancier eût inventées difficilement.

Me voici dans une magnifique voie centrale.