«Que faire ici? me dis-je; comment trouver sinon mes compagnons, ils ont disparu, c’est évident, du moins Suberbie? Où est-il? Que fait-il? A-t-il laissé quelque part un mot pour moi? Faut-il aller voir poste restante, au commissariat central, au Club vélocipédique?»

Tout en me faisant ces réflexions, j’ai l’idée aussi, c’était la bonne, de me faire indiquer le premier hôtel de Stuttgard. «C’est là, pensai-je, que Suberbie aura eu l’idée d’aller.» C’était vrai, mais je comptais sans ma destinée, ma destinée de malheur.

Je vois un brave homme devant la porte de son magasin. Je m’efforce de lui demander le principal hôtel de la ville. Il comprend bien le mot hôtel; c’est le terme principal qui le chiffonne. Enfin, la lumière se fait, et il m’indique l’hôtel Marquatz, dont je le prie même d’écrire le nom sur mon carnet. Et je m’esquive.

Pendant que je roule à la recherche de l’hôtel Marquatz, je me dis: «Que vais-je faire là, bonté céleste! Suberbie n’y est peut-être pas. Pourquoi courir à travers la ville, pour perdre un temps précieux? Marchons, marchons toujours de l’avant. Je fais un record, ventre-saint-gris; il s’agit d’arriver à Vienne le plus rapidement possible. Je vais entrer dans le premier restaurant venu pour me ravitailler, me faire indiquer la route d’Ulm à quatre-vingt-dix kilomètres plus loin, et disparaître.»

Pendant que ce brusque revirement se produit dans mes idées, je rencontre un vélocipédiste, oh! mais un de ces vélocipédistes que, dans le monde spécial du sport, on désigne par ce terme méprisant, vraiment je ne sais trop pourquoi, de «pédard,» ce qui signifie un homme habillé en simple bourgeois (ou en voyou, alors dans ce dernier cas le terme est bien choisi) et monté sur une machine à caoutchoucs pleins ou creux. Mon homme était habillé en bon commerçant et semblait assez pressé.

Je l’arrête cependant, et m’efforce de lui expliquer mon cas. Le personnage semble très aimable, il sait quelques mots français, hélas! mais combien peu! A mesure que je parle, il s’aperçoit même qu’il n’en sait plus du tout, car il ne comprend rien. Il me demande si je sais un peu d’anglais. English? english?

J’en savais quelques mots. Oh! mais combien peu! Alors, oh! alors, nous voici nous lançant des phrases entrelardées d’allemand, de français, d’anglais. Quel salmigondis, mânes du grand Shakespeare, digne de vos sorcières!

Je demande le Club vélocipédique de Stuttgard. Ma nouvelle connaissance me conduit à deux pas, chez un ami qui est vélocipédiste et qui saura peut-être quelque chose. Rien, il n’y comprend rien. Et penser qu’en ce moment, Suberbie et tout un groupe d’amis m’attendaient dans Stuttgard même, se demandant en quelle partie de l’Allemagne j’avais bien pu échouer.

Et je me répétais: «Un instinct me le dit, Suberbie doit être ici; il m’attend, mais où, où?»

Toujours ballotté avec mon malheureux compagnon, qui semblait maintenant trouver l’aventure assez curieuse, je finis par lui expliquer ceci: «Allons, cette situation ne peut pas durer. Je vais vous prier de me conduire dans un restaurant, n’importe lequel, puis je disparaîtrai, en vous remerciant de votre extrême complaisance.»