Mon noble inconnu, car j’ignorais encore totalement son état civil et sa position sociale, me dit: «Venez, je connais un restaurant près d’ici, et d’ailleurs tout près aussi de chez moi, je vais vous y conduire.»
Nous arrivons. C’est une brasserie assez semblable à nos brasseries germanico-parisiennes. Quand le patron voit que je suis Français, il m’expédie une des jeunes filles préposées au service de la maison, et qui cette fois s’exprime dans le français le plus pur.
Mon aimable compagnon s’est installé auprès de moi et je me fais servir par ma ravissante soubrette. Ah! je ne sais si dans une circonstance normale de la vie parisienne, la jeune personne eût pu attirer mon attention; mais combien attrayante elle me parut quand, à sa physionomie de petit chat qui s’éveille, à sa chevelure fine et blonde, à sa vivacité toute française, elle joignit le pur langage de ma patrie.
Elle semblait enchantée, elle aussi, d’avoir à servir un Français; elle allait, courait, revenait sans cesse, car avec mon compagnon c’était à chaque seconde un mot à se faire traduire. Pourtant nous ne pouvions occuper la jeune fille à nous tout seuls, et tous en étions encore à ignorer exactement nos situations respectives. Lui, pourtant, arriva assez vite à m’expliquer son affaire, tandis que goulûment, en cette atmosphère délicieusement embaumée par le bien-être qui semblait y régner, par mes forces revenues, par la présence de mon idéale servante j’absorbais les mets multipliés qu’elle m’apportait.
Il se nommait Siègle, mon compagnon. C’était un notable commerçant de Stuttgard, qui avait pas mal voyagé, notamment en France, et qui aimait les Français. Il avait adopté depuis quelque temps ce merveilleux moyen de locomotion, la bicyclette, pour ses affaires, mais il ne faisait partie d’aucun club cycliste.
J’avais beaucoup plus de peine à le mettre exactement au courant de toute mon histoire. Elle était, il est vrai, plus compliquée. Tout à coup, me vint une idée lumineuse. A la nouvelle de notre prochain voyage à travers la France, l’Allemagne et l’Autriche, un journal de sport allemand avait publié mon portrait, une fort belle gravure, ma foi, accompagné d’une biographie complète et naturellement de détails sur notre expédition future. J’avais découpé la page et l’avais délicatement pliée dans mon portefeuille. L’idée me vint donc de mettre au jour cette feuille et de la présenter à M. Siègle, ce qui d’un seul trait allait, en ajoutant deux mots d’explication sur ma séparation d’avec mes compagnons de route, le mettre entièrement au courant et de mon identité et de mes aventures.
En effet, cet excellent homme, à la lecture du journal allemand, comprit tout et son amabilité déjà grande en fut décuplée. Aussitôt il me dit qu’on allait se rendre chez lui, qu’il avait un téléphone relié à la ville d’Ulm. On allait donc téléphoner, envoyer en même temps télégrammes sur télégrammes. Ce vélocipédiste rencontré par hasard devenait un ami qui s’intéressait à mon sort au plus haut point. Le génie malfaisant était-il bien mort?
La charmante soubrette, intéressée, elle aussi, en apprenant mes aventures, continuait son service avec une activité qui ne pouvait qu’accroître ma sympathie déjà portée à son comble par tant de prévenances et par les heureuses circonstances dans lesquelles cette jeune compatriote se présentait à moi, compatriote du moins par le langage.
Quand, mon déjeuner terminé, on se sépara, ce furent les promesses les plus formelles d’échanger des photographies. Hélas! quand les jours, les semaines et les mois s’écoulent, le temps, qui détruit tout, emporte les plus profonds souvenirs et les plus solides résolutions. Et pourtant ces lignes tracées par moi montreront à la jeune fille de Stuttgard, si elles viennent à tomber sous ses yeux, que le cycliste français perdu à la suite d’une foule de mésaventures, et qui fut servi par elle, n’a pas oublié sa promesse de rappeler dans un volume son souvenir.
En sortant du restaurant pour se rendre au domicile de M. Siègle, on passa devant la gare. Il était à ce moment neuf heures cinquante environ. Or je devais apprendre le soir même, à Ulm, que Suberbie qui se trouvait à Stuttgard, en même temps que moi et précisément à l’hôtel Marquatz, avait pris le train à dix heures, désolé de ne pas m’avoir encore vu venir. Dix minutes plus tard, et je me rencontrais devant la gare avec lui.