XV
CHALUPA OU LA VOIE DOULOUREUSE

Les dernières lueurs du jour me permirent d’admirer la très curieuse et très célèbre cathédrale d’Ulm, cette basilique surmontée d’une tour de cent douze mètres de hauteur. Malgré le revirement qui s’était produit chez le joyeux Blanquies, en faveur du déplacement par voie ferrée, il avait décidé de nous accompagner par la route, poursuivant ainsi le voyage comme il l’avait commencé. Le sort allait en décider autrement. Mon autre compagnon était Chalupa, notre jeune interprète tchèque.

Tous les trois, escortés de nombreux amis, nous venions de quitter l’hôtel, après avoir pris congé de Suberbie que nous devions retrouver à Munich; nous avions jeté un cri d’admiration, en présence du monument dont je viens de parler et dont l’aspect imposant me causa pour ma part une frissonnante sensation de beauté artistique, lorsque soudain un incident bien connu et fort redouté des cyclistes se produisit, le même du reste qui avait signalé la deuxième journée de notre voyage. Mon pneumatique, passant sur un verre, fut lacéré. C’était pour moi une subite mise à pied.

Le mal n’était pas très grand, à la vérité, car dans les vastes expéditions comme la nôtre, Suberbie emporte, comme on l’a vu à Nancy, des machines de rechange. Mais quel tracas: retourner sur ses pas, aller à la gare du chemin de fer réclamer une machine!

Blanquies fit acte d’entraîneur; il se débarrassa de sa machine et me la donna. Quant à lui, fredonnant un air populaire, il se disposa à retourner vers Suberbie et Châtel pour reprendre le train, acte qui maintenant était entré dans ses habitudes et de plus en plus lui faisait prendre en un mépris souverain notre fragile bicyclette.

Encore quelques instants et, de nos nombreux compagnons, il ne resta plus que le souvenir. Seuls Chalupa et moi, nous voici maintenant pédalant de concert sur la route royale conduisant d’Ulm à Augsbourg et Munich. Notre intention est d’aller coucher à Augsbourg, à quatre-vingt-trois kilomètres.

Mais la nuit est devenue brusquement d’un noir d’encre. La route est affreuse. Chalupa, le brave petit Chalupa, seul avec moi, semble fier de sa position et de son rôle; il commence avec un dévouement absolu à me donner des encouragements incessants, car par suite d’une réaction fâcheuse, après le repas copieux fait à Ulm, je me sens pris à chaque instant de défaillances aussi bien morales que physiques, d’autant plus que l’obscurité est épaisse, circonstance, on se le rappelle sans doute, horriblement pénible pour moi. Le premier centre important est Gunzbourg, à vingt kilomètres environ. Je décide qu’on s’arrêtera là; jamais on ne parviendrait jusqu’à Augsbourg, par des routes pareilles et une obscurité aussi épaisse. Car c’est une souffrance indicible. Une muraille impénétrable devant les yeux, sauf, piquant le noir, quelques pauvres lueurs falotes et lointaines; puis, des secousses à désarticuler un acrobate, secousses d’autant plus torturantes qu’elles sont inattendues. On arrive à Gunzbourg. Un désert. Tout est clos. Une auberge s’ouvre à nous cependant. Trois Teutons vident encore des chopes, dans une encoignure d’estaminet. Ma foi, j’ai soif, une soif d’énervement au moins autant que de fatigue; nous absorbons des chopes, nous aussi. La présence du petit Chalupa, oh! combien frêle et timide la pauvre créature, facilite les rapports avec les naturels du pays, car il connaît très bien, non seulement la langue, mais les patois allemands.

On nous donne une chambre à deux lits. Les deux lits occupent presque la chambre entière. Il était dix heures au coucher; à trois heures et demie nous étions debout.

Quel réveil! Justes dieux! Comme un chien malade, je fais un effort, puis je retombe affalé sur mon lit. C’est un engourdissement de tout mon être. Puis la bière m’a appesanti l’estomac, horriblement. Chalupa ne dit rien; il glisse parfois cependant un encouragement timide; il n’ose le renouveler trop souvent. Il faut partir. Les machines sont toujours prêtes, elles. Le temps de répandre un peu d’huile et nous partons.

Quelle route affreuse! Dès le départ, le martyre commence. Cette fois je suis sérieusement blessé; blessé de partout. Le changement de machine à Ulm augmente mon malaise, car j’étais habitué à ma première bicyclette. Une enflure légère se produit au pied droit, au tendon d’Achille, enflure légère, dis-je, mais atrocement douloureuse à chaque coup de pédale.