Au premier village, Burgau, on s’arrête. On se met en quête d’une laiterie. On la trouve, mais vu l’heure extrêmement matinale, tout est clos. Nous frappons à la porte avec une rageuse énergie. Rien! Il faut se remettre en route.

Mon malaise est insupportable. Ai-je soif? Ai-je faim? C’est un malaise profond, mais vague, indéfinissable. Je ne suis pas inquiet sur mon compte; ce malaise, je le connais, mais il est à son maximum.

Au village suivant, nous trouvons une laiterie ouverte. Du lait à foison; en Allemagne, tout est à profusion, heureusement. J’en absorbe un litre, mais il ne réussit pas à me tirer de mon engourdissement sans égal. Une humidité désagréable pénètre d’ailleurs l’atmosphère.

Mon découragement est tel qu’à un passage à niveau, je déclare à Chalupa que je vais prendre le train. «On va s’informer de la première station, et je prendrai le train.» Chalupa frémit à cette idée. Il sent tout le poids de sa responsabilité; il me lance un regard d’esclave qui n’ose réprimander son maître sur le point de commettre une faute grave. J’insiste; mon moral est décidément atteint. Puis, la route est si mauvaise. Ma blessure à la jambe droite augmente; il me semble que j’ai l’épiderme emporté, et pour comble de malheur, le chemin devient accidenté; c’est tantôt un ravin rocailleux, tantôt un raidillon à pic. Je pédale avec l’énergie du désespoir.

Un accident se produit. Les cahots sont tels que ma selle se brise, c’est la seconde fois. Quelle position à présent: obligé de me tenir complètement de travers sur ma selle déséquilibrée, qui ne tient plus que par une branche.

C’est une douleur aiguë à chacun des cahots. Et à quelle distance sommes-nous d’Augsbourg? Impossible de le savoir. Jamais une marche n’avait été si démoralisante. Et pourtant j’abandonne l’idée de prendre le train, quand, à un village, enfin, Dinkelscherhen, nous apercevons une énorme pierre où rayonnent ces mots: «Augsbourg à vingt kilomètres.»

Le courage me revient un peu, mais quel martyre! La douleur causée par l’enflure augmente. Je descends et je constate que toute la partie avoisinant le tendon a grossi démesurément: «Vraiment, c’est délicieux, dis-je à Chalupa; voilà certes qui s’appelle voyager d’une manière confortable. Je suis blessé de tous les côtés, et ce sont ces routes enragées qui en sont la cause. Ils ne pourraient donc pas faire des chemins dans ce pays-ci? Aïe! Mais, mon pauvre Chalupa, je souffre comme un veau qu’on vient de saisir par les quatre pattes et qu’on vient de suspendre dans sa stalle d’abattoir; car vous n’ignorez pas, je suppose, que ce sont les veaux que l’on égorge avec le plus de révoltante cruauté. Aïe! Non! non, c’est fini, nous n’arriverons jamais à Augsbourg.»

Je pouvais, par mon bavardage, me soulager un peu, mais fort peu, et la douleur était constante. Enfin voici Augsbourg.

C’est une des plus grandes villes de la Bavière. Les approches en sont accidentées comme celles de presque tous les grands centres. Ce sont des maisons isolées de plus en plus nombreuses, puis des chemins défoncés, des processions de charrettes, de voitures, des faubourgs à l’aspect sale, aux maisons basses et pauvres; puis des rues plus propres, une population un peu plus en rapport avec l’aspect plus élégant des maisons; enfin le centre même de la ville.

Il était neuf heures environ lorsque Chalupa et moi fîmes notre entrée dans Augsbourg, à la Confession fameuse. On se mit en quête d’un hôtel, avec l’intention d’y prendre un déjeuner rapide, et de repartir aussitôt, après avoir toutefois fait réparer ma selle.