Nous ne nous supposions pas attendus à Augsbourg. C’était une erreur. Pendant notre déjeuner, deux membres de l’Union vélocipédique allemande, nouvelle coïncidence assez curieuse, se présentèrent à l’hôtel que nous avions choisi par hasard et qui était précisément celui où Willaume s’était arrêté. Ces deux aimables confrères en cyclisme s’étaient tenus en observation, sachant que nous pouvions arriver d’un moment à l’autre. Avec un empressement vraiment admirable, ils se mirent à notre disposition, firent réparer la selle, et de plus disposèrent sur le cuir une épaisse doublure en drap, pour atténuer la douleur causée par ma blessure dans la mesure du possible. Ils nous donnèrent des nouvelles de Willaume, passé la veille, à grande vitesse.

Tous ces détails prirent un temps précieux. Il était plus de dix heures quand on quitta Augsbourg. Les représentants de l’Union vélocipédique allemande poussèrent l’amabilité jusqu’à nous donner un entraîneur jusqu’à Munich.

Inutile de dire que mon courage était entièrement revenu. Puis nous marchions vers Munich, la capitale de la Bavière, où non seulement Suberbie, Blanquies et Châtel se trouvaient, mais où nous savions aussi qu’une foule de cyclistes allemands nous attendaient; car Munich est une des capitales du cyclisme dans tout l’empire d’Allemagne.

XVI
ARRIVÉE A MUNICH

La vie humaine est ainsi faite. Qu’il s’agisse d’un homme, d’une famille, d’un peuple, l’existence est composée d’une succession d’événements heureux et malheureux. Éternelle loi des contrastes. Après la pluie, le beau temps, dit le vulgaire. L’âme humaine, d’ailleurs, trouve en son essence l’accomplissement de cette loi, et alors même qu’aucun événement heureux ne succéderait pour elle aux malheureux, par une réaction naturelle elle «trouvera du bonheur» dans un fait en lui-même indifférent que la loi des contrastes lui fera paraître heureux.

Ma souffrance morale et physique avait été telle depuis Ulm, et durant toute la matinée depuis Gunzbourg, que bien que mes blessures fussent restées aussi douloureuses malgré la doublure à la selle, je ne les sentais presque plus, tant mon moral était relevé; je ne les sentais plus ou, pour parler exactement, je n’y songeais plus et dès lors la douleur que j’en ressentais s’atténuait parfois complètement; phénomène physiologique bien connu, preuve manifeste de la spiritualité de la douleur, même physique, qui, pour ma part, m’a toujours fait soutenir cette thèse que les animaux n’ayant pas notre somme de «spiritualité» n’éprouvent pas le quart de notre douleur physique pour un même «mal».

Le vent était modéré, mais il soufflait de l’ouest; nous l’avions donc derrière nous, le ciel était beau, la route était médiocre mais très véloçable; réunion de circonstances des plus heureuses pour nous.

Le changement, on le voit, était complet. Nous nous retrouvions après notre station à Augsbourg, non plus deux voyageurs égarés, fatigués, malades, marchant péniblement, tirant la langue et traînant le pied, mais une troupe vaillante composée d’un «recordman» et de ses deux entraîneurs. Nous marchions, en effet, rapidement, à une allure d’environ vingt-quatre kilomètres à l’heure, ce qui était prodigieux, en raison de mon état particulier, car mon entraîneur d’Augsbourg et Chalupa n’avaient pas les mêmes avaries physiques, et de l’état toujours très médiocre, je l’ai dit, de la route.

Dans ces conditions, les campagnes se déroulaient, rapides. On passa successivement les villages de Frendburg, Odelzhausen, Schwabhausen, Dachau. On dévorait les kilomètres. Il pouvait être trois heures et demie de l’après-midi, lorsque se produisit ce fait toujours réjouissant de la rencontre des amis venus au-devant de vous. Des cyclistes apparurent dans le lointain: c’étaient ceux de Munich qui, mis au courant de notre arrivée par Suberbie, accouraient au-devant des voyageurs. Ils étaient nombreux.

Quand on se fut salué, serré les mains joyeusement, ils nous dirent: «Ah! si vous saviez comme nous vous avons attendu hier! Vous trouvez que nous sommes nombreux: hier tout le Munich cycliste était sur pied. Nous formions une armée de près de mille. Mais voilà, nous étions sans nouvelles de vous. Willaume, arrivé seul dans la soirée, n’a pu nous donner le moindre renseignement sur votre compte. Quel malheur!»