Ce disant, nous marchons vers Munich, dont les premières maisons se montrent déjà au loin. Les approches paraissent interminables, comme toujours. Les rapports sociaux sont les mêmes partout. Nul ne saurait l’ignorer, toute nouveauté rencontre des résistances, surtout dans certaines classes de la population, résistances d’où naissent de petites querelles, assez insignifiantes en général, il faut bien le dire. Le cyclisme est une de ces nouveautés, et il n’est guère d’adepte de la bicyclette qui n’ait été parfois en butte au mauvais vouloir de quelque grincheux.

Naturellement, certains cyclistes se révoltent à l’idée de ce mauvais vouloir injustifié et répondent du tac au tac.

A notre entrée dans la ville de Munich, entrée rapide et assez solennelle à cause de notre nombre, je pus voir que les «rapports sociaux» en question étaient en Allemagne, tout comme en France, quelque peu tendus entre cyclistes et piétons.

Un de nos compagnons marchait en tête, donnant aux passants un courtois avertissement. Un ouvrier conduisant une brouette, en entendant l’avertissement de notre «tête de colonne», parut s’émouvoir absolument comme le fameux policeman en baudruche en présence des grimaces du clown Foottit, au Nouveau-Cirque de Paris, ou comme les quarante siècles des pyramides en présence de l’armée de Napoléon. Ce que voyant, notre cycliste, passant prestement auprès de l’homme à la brouette, lui escamota son couvre-chef avec une dextérité que n’eût pas désavouée un jongleur consommé. Inutile d’ajouter que cet escamotage dérida le grincheux; mais on n’eut guère le temps d’entendre ses invectives augmentées par les rires sonores de toute la troupe.

On arrivait au cœur de la ville; ville superbe, aux grandes artères bien pavées et très larges. Munich, je l’ai dit, est un centre cycliste des plus importants. La seule façon dont, en de semblables circonstances, on est regardé par la population suffit à l’indiquer. Les passants regardent, parce qu’on est nombreux, mais leur attitude ne décèle nulle surprise. On voit que la bicyclette a acquis le droit de cité.

On arrive devant les bureaux du Radfahr Humor, journal cycliste de Munich, où plusieurs rédacteurs, ainsi que Suberbie et Blanquies, nous attendaient. Le Radfahr Humor! quelle preuve de l’importance prise par le sport vélocipédique dans la capitale de la Bavière. Oh! combien on étonnerait de personnes, même parmi celles qui se piquent d’être pleinement au courant du mouvement contemporain dans toutes ses branches, en leur montrant un organe aussi spécial représentant une pareille somme de travail, un journal qui au premier aspect, par son papier, sa quantité de composition, ses gravures, laisse bien loin derrière lui une foule de publications beaucoup plus importantes, du moins par leur «genre».

On pénétra dans les bureaux du Radfahr Humor où le plus excellent accueil nous fut fait. Le numéro de la semaine contenait le portrait de l’auteur de ce récit, une gravure des plus fines et vraiment artistique, avec sa biographie. Hommage des plus flatteurs et dont je fus heureux de pouvoir remercier le directeur du journal. Parmi les rédacteurs du Radfahr Humor se trouvait le docteur Rettinger, qui avec une amabilité inexprimable ne devait cesser de se mettre à notre disposition, non seulement durant les courts instants où je restai à Munich, dans cette journée-là, mais aussi pendant les deux jours passés dans cette ville à notre retour de Vienne.

Oh! un vrai et pur Allemand, le docteur Rettinger, mais un bien excellent homme. Gros, barbu, éternellement le cigare à la bouche; presque éternellement aussi installé devant une pile de soucoupes, chacune d’elles représentant une énorme chope de bière. Et les soucoupes s’empilaient toujours, lorsqu’il entrait dans une brasserie; et les chopes se vidaient méthodiquement, mécaniquement. Lui, heureux de vivre, semblait dans une extatique jouissance de cette absorption éternelle et lente.

De la salle de rédaction du Radfahr Humor, on se rendit dans une de ces brasseries où ce nectar vraiment délicieux, la bière de Munich, coule à pleins bords. Quel festin de Lucullus c’était pour moi ce déjeuner fait dans cette ville, entouré de ces nombreux et joyeux amis, arrivé aux trois quarts de notre expédition, et de plus en proie à un appétit féroce, circonstance qui transforme toujours en ambroisie les mets même médiocres! Le docteur Rettinger s’était mis en devoir d’absorber, et il parlait beaucoup, en français, d’ailleurs, mais avec un accent allemand des plus prononcés, ce qui ne tarda pas à exciter la rate du bon Blanquies.

Un détail qui causait la joie du Montmartrois c’était précisément cette quantité invraisemblable de chopes, en France des doubles bocks, que pouvait contenir l’estomac de l’excellent docteur.