—Non! dit-il, en laissant aller son rire, non, mais après tous ces bocks-là vous ne devez pas pouvoir loger le reste dans votre estomac, les dîners et les déjeuners?
—Che ne mange qu’une fois par jour, répondit le docteur Rettinger, le reste du temps che bois.
—Mais enfin, riposta Blanquies, combien buvez-vous de chopes par jour?
—Compien j’en bois? Ho! ho! mais che ne sais pas. Ho! ho! compien chen bois? Mais, tix, fingt, trente, quarante, ché-né-sais pas! Mais la rate de Blanquies n’était pas au bout de ses torsions. Tandis que mon ravitaillement stomacal se continuait, la conversation dont je suivais mal le fil, occupé que j’étais à faire travailler vigoureusement mes mandibules, se continuait entre le jeune échappé du faubourg parisien et le docteur; soudain, j’entendis le mot Asnières prononcé par le docteur. Il racontait, paraît-il, son dernier voyage à Paris et il parlait d’Asnières où il avait habité quelques jours. A peine eut-il raconté le fait que cette fois tous les muscles du Montmartrois entrèrent dans une danse folle.
Cette idée que le docteur était allé à Asnières; enfin ce simple mot d’Asnières prononcé par ce docteur allemand, en plein cœur de l’Allemagne, parurent à Blanquies une de ces choses désopilantes à vous changer la rate en tourne-broche.
—Ho! ho! ho! mon Dieu, que c’est donc rigolo! Ho! la! la! mince de coquillage, s’écria-t-il, en déployant son rire guttural. Comment, on connaît Asnières ici, hi! hi! hi! mais ce n’est vraiment pas la peine de venir chez les Allemands si on y entend parler d’Asnières. Ho! ho! ho! Mais moi, je suis en Allemagne depuis trois jours, j’ai oublié Asnières, ha! ha! ha! oh! non! mais voyez-vous ce brave monsieur Rettinger qui connaît Asnières. Qui est-ce qui va me parler du Moulin-Rouge ici maintenant, et du Rat-Mort, et des Décadents? et du Lapin qui fume? Y a personne ici pour le Lapin qui fume? Eh bien! et le Cabaret de la mort? Ousqu’on devient un macchabée, à volonté?»
La surprise du Montmartrois n’était pas à son terme. Tandis que les mets nombreux continuaient à défiler, arrosés de l’excellente bière du pays, un groupe d’officiers bavarois entra dans la brasserie. Leur présence fit changer la conversation et on parla quelque peu politique, des rapports de la Bavière et de la Prusse. Le docteur Rettinger, en bon Bavarois, ayant manifesté une sympathie des plus modérées pour la Prusse et les Prussiens, la rate de Blanquies entra dans une danse nouvelle. Cette fois il la trouva trop forte. Comment, on avait crié, en sa présence et en pleine Allemagne: vive la France! et voilà que maintenant chez les «Prussiens» eux-mêmes, car pour tout bon Parisien de Paris, un Allemand est un Prussien, chez les Prussiens, dis-je, on criait presque: à bas la Prusse!
—Non, mais où suis-je? continua Blanquies, en s’administrant sur le genou un coup formidable. Avouez donc que c’est rigolo. Je vais chez les Prussiens, sous prétexte de record, on crie vive la France! et par-dessus le marché: à bas la Prusse! Je comprendrais ça, à l’Élysée-Montmartre, ou au Divan Japonais, mais ici, ici! Garçon, un bock! Ah! non, c’est vrai, ils n’y comprennent rien ici, à ce langage-là. C’est étonnant, quand on crie: à bas la Prusse, on devrait bien comprendre ce que signifie: un bock. C’est égal, cette satanée bière est rudement bonne pour vous rafraîchir les amygdales. Mince de capucine! Attends un peu, ce que je m’en vais leur en raconter à mes copains!
Mon déjeuner se terminait. Le docteur Rettinger se leva, et toujours avec son accent allemand qui donnait à sa parole une note si originale, prononça une chaude allocution en l’honneur des cyclistes français et de la France!
Excellent homme! La bonté même, type achevé d’une race que des événements funestes ont faite notre adversaire, mais nullement notre ennemie dans le sens le plus rigoureux de ce mot.