Il pouvait être cinq heures environ quand on donna le signal du départ. Avant de se remettre en route, direction de Muhldorf, on changea ma selle qui, on s’en souvient sans doute, avait été brisée dans le trajet de Gunzbourg à Augsbourg. Le docteur Rettinger ne voulut pas nous laisser partir sans nous faire promettre de nous arrêter quelque peu à Munich au retour, ce qui fut fait.
Moment vraiment délicieux dans de pareilles expéditions, et qui seul les justifie. Un homme lancé dans une marche aussi longue et aussi rapide est comme un soldat durant une campagne. Il éprouve des émotions de tout genre, émotions pénibles et émotions joyeuses. Les unes comme les autres justifient l’aventure, car ce sont elles que l’on recherche.
En ce moment, dis-je, j’éprouvais un bien-être physique et moral immense, puisque tout allait maintenant à souhait: mes compagnons étaient retrouvés, mon état était parfait, nous n’étions plus qu’à une distance relativement restreinte de la ville de Vienne, but de notre voyage. Et pourtant nous marchions, comme il arrive souvent dans une campagne militaire, vers un désastre, la noyade de Lintz, qui devait être comme le dénouement de notre romanesque aventure. Désastre! dis-je, oui; mais si je me sers du mot c’est pour continuer ma comparaison avec la marche forcée d’une armée en campagne. En la situation actuelle, en effet, qu’on ne conclue pas bien vite à un remords ou à un simple regret de ma part, car ce qui serait désastre pour une armée, était plutôt une victoire, du moins pour moi, qui, dans de semblables voyages, recherche les émotions. La noyade de Lintz, «désastre» final d’une espèce de campagne où la guigne nous avait poursuivis, devait être une source d’émotions qui, pénible sur le moment, laisse des souvenirs toujours précieux et que l’on éprouve ensuite du plaisir à raconter, comme d’ailleurs tout ce qui arrive de fâcheux dans les aventures.
XVII
STEEPLE-CHASE ACROBATIQUE
Quand, la veille de notre arrivée à Munich, Willaume était passé dans cette ville, deux aimables cyclistes s’étaient mis en route avec lui: MM. Tochterman, un jeune amateur de Munich passionné de vélocipédie, fils d’un gros négociant, et Sachman, également de Munich. M. Tochterman, nous devions le voir à notre retour; quant au second, nous allions le trouver avec Willaume qui, on le sait, nous attendait à la frontière autrichienne.
Au moment où, serrant la main à nos hôtes sympathiques, à tous ces bons compagnons qui nous avaient réservé à Munich un si cordial accueil, Chalupa et moi nous nous saisîmes de nos machines, une célébrité de la pédale en Allemagne, M. Fischer, le gagnant d’une des plus grandes courses sur route qui aient été données, la course Vienne-Berlin, s’offrit à nous servir d’entraîneur avec quelques-uns de ses amis, ce qui était pour nous une très heureuse fortune.
Suberbie allait continuer sa pérégrination par le train, emmenant avec lui Blanquies. Ce dernier avait décidément divorcé avec la bicyclette. Il en avait assez, nom d’un rat en capilotade! C’était une plaisanterie de mauvais goût de forcer les gens à voyager de cette façon-là. Il fallait avoir le diable au corps, déclarait-il. Blanquies continua donc à prendre la voie ferrée. Il fut décidé que tout le monde se concentrerait à Sembach, dernière ville d’Allemagne, pour passer ensemble à la douane et pénétrer en corps sur le territoire de l’empire austro-hongrois.
J’ai déjà fait part au lecteur de l’état des routes en Bavière, état horrible s’il en fut. On m’a raconté que dans l’Allemagne du Nord les voies sont moins atroces; je veux bien le croire, mais dans l’Allemagne du Sud! Bonté du ciel! La saison y est-elle pour une part? C’est possible, car un ami, connu sans aucun doute de la plupart de mes lecteurs, qui tient une place importante dans le cyclisme français, M. Pierre Giffard, mon éminent collaborateur du Petit Journal, a, lui aussi, accompli quelque temps après moi un voyage à bicyclette en Allemagne. Il a trouvé les chemins mauvais en Bavière, mais moins mauvais toutefois que ce que je lui en avais dit moi-même.
Quoi qu’il en soit, la route, affreuse sur presque tout le territoire bavarois parcouru jusqu’à présent, allait devenir tellement épouvantable qu’elle en était parfois invéloçable. Et pourtant, le ciel était clément encore. En présence d’un pareil chemin, je ne pus m’empêcher de frémir à l’idée de voir la pluie entrer dans la danse. Oh! alors!
Qu’on se représente une route recouverte de cailloux comme en France! mais, à la différence de ce que fait chez nous l’administration des travaux publics, qui passe le rouleau sur ces cailloux pour les aplanir, considérez cette route laissée ainsi avec ses cailloux dont les voitures et les charrois sont seuls chargés d’assurer «l’écrasement». Le résultat est clair. Ce sont dans toute la largeur de la route des ornières énormes, trop étroites pour pouvoir y rouler à l’aise, et, entre les fondrières, des amas de cailloux pointus sur lesquels il est naturellement impossible de rouler. A notre passage, des pluies récentes et très fortes avaient encore augmenté l’inégalité du terrain et la profondeur des ornières, à tel point que, dès notre départ de Munich, ce furent des sauts de carpe à vous rompre les os.