Ce que nous avions éprouvé n’était rien. On fut soumis à un de ces exercices forcés qui vous transforment en façons de polichinelles secoués comme des balles, ou comme de la pâte dans le pétrin.

Si on voulait se maintenir dans les ornières pour rouler sur un sol uniforme et sans cailloux, le pneumatique de temps en temps dérapait, on perdait l’équilibre, on oscillait et il fallait des prodiges d’adresse pour se retrouver sur ses deux roues.

Si on voulait se maintenir hors de l’ornière, alors renvoyé de cailloux en fondrière, de fondrière en cailloux, de saut en saut, de choc en choc, on s’en allait jusque sur l’accotement où de profondes saignées vous forçaient à un steeple-chasse clownesque qui eût été désopilant s’il n’eût été, vu mes blessures, parfois très douloureux. Fischer, le vaillant coureur allemand habitué à ces chemins diaboliques, filait comme un zèbre sans paraître en rien incommodé. Obligés à le suivre, notre vitesse augmentait encore l’amplitude de nos oscillations acrobatiques, en même temps que la brusquerie de leur succession brutalement ininterrompue. Jamais coquille de noix sur une mer furieuse n’avait été livrée à une aussi infernale sarabande. Aussi on sautait, s’enfonçait, tournait, oscillait, pirouettait, grimpait, s’effondrait; à chaque instant, on interrogeait nos camarades de Munich pour savoir quand la route allait s’améliorer. Ils répondaient invariablement: «Bientôt»; mais malgré notre rapide allure, la route restait affreuse. Elle avait, d’ailleurs, un si défavorable aspect qu’à la fin, ahuri par cette bacchanale échevelée, et vraiment saisi par un violent accès de mauvaise humeur, je m’arrêtai net, et jetant ma machine, je déclarai: «Eh! dites donc, les amis! J’en ai assez, moi! J’avais décidé de me rendre de Paris à Vienne, par la route, par une route quoi! Or, où est-elle la route, oui, la route de Paris à Vienne, où est-elle? Nous n’y sommes pas assurément, ce n’est pas elle, cette voie ignoble; d’ailleurs ce n’est pas une route, ce n’est même pas un chemin, c’est un champ labouré? Qu’on me montre la route!»

Mais mes imprécations ne servaient de rien. Il fallait marcher. Le bon Chalupa me dit qu’il fallait continuer, on finirait bien par trouver une route meilleure. Fisher disait la même chose. On continua; la danse satanique de sauvages en délire recommença. Chalupa en poussait des cris rauques. Ma frêle Gladiator lançait de petits cris plaintifs, mais elle ne bronchait pas, la vaillante machine. Elle semblait un svelte hippogriffe voltigeant sur la crête des vagues, vagues de cailloux pointus ou de boue desséchée.

Enfin, à un moment donné, l’état des chemins devint tel qu’un des jeunes cyclistes de Munich, dans un de ses mouvements convulsifs, vint s’écrouler sur moi, et je fus précipité sur le sol. Il y eut un instant de panique. Fischer, Chalupa, tous s’élancèrent sur moi. Rien de cassé, absolument rien, ni l’homme, ni la machine. Le pauvre garçon, auteur de l’accident, était dans un état de confusion que je m’efforçai de dissiper, sans trop y réussir. Je lui déclarai que ce n’était pas lui l’auteur de l’accident, mais ce chemin abominable dont je me promettais bien à ce moment de donner une idée à mes futurs lecteurs.

Au moment où nous sommes arrivés, nous avions fait déjà d’assez nombreux kilomètres, une trentaine peut-être, dans la direction de Muhldorf, ville où nous devions finir notre journée, et située à environ deux heures de la frontière autrichienne. Nous avions à passer maintenant un village célèbre dans l’histoire de notre pays et je m’étais bien promis de contempler le paysage environnant, au moment où nous passerions près du village en question: c’était celui de Hohenlinden, où l’illustre général Moreau remporta sa fameuse victoire.

Brusquement, tandis que nous approchions de Hohenlinden, la route s’améliora. D’ailleurs le pays redevenait très boisé, circonstance qui sans doute est favorable au bon état des routes, car durant la traversée de la Forêt-Noire, elles étaient superbes, on s’en souvient. Très boisé, dis-je, et mes lecteurs n’auront pas oublié qu’en effet, la célèbre bataille de Hohenlinden fut livrée en plein bois, mais en même temps tout au long de la route de Munich à Muhldorf, celle que nous suivions.

Poussés par le vent d’ouest qui commençait à souffler en tempête, d’autre part excités par cette radicale et subite transformation du sol, on marcha à une allure folle; nous allions maintenant à une allure de plus de trente kilomètres à l’heure; nous semblions emportés par une rage de locomotion. C’est ainsi que je traversai le pays où se trouve Hohenlinden.

Je contemplai ce champ de bataille où se joua une de ces parties desquelles parfois dépend le sort du monde. C’est ici, me dis-je, en contemplant la forêt fameuse, où les cinquante mille hommes du général Moreau rencontrèrent les soixante-dix mille Autrichiens, le 3 décembre 1800; où Richepanse, alors que la bataille semblait des plus douteuses, arrivant tout à coup, surprit en flanc les ennemis et contribua à changer en triomphe ce qui n’eût été qu’un succès sans importance et peut-être une défaite; c’est ici, ici, sur cette route, que défilèrent presque tout entières les deux armées.

Quelle jouissance pour celui que les grands événements historiques ont toujours impressionné vivement, de contempler dans un pareil moment, dans de telles circonstances, un si illustre champ de bataille!