Gaston et Robert ne pensaient qu'à leur chagrin. Une épouvante les glaçait en face du coup navrant. Ils se sentaient désarmés et s'appuyaient l'un sur l'autre, comme pour tirer une force de leurs deux faiblesses. Quand le mort fut dans la bière, Blanche vint lui dire un suprême adieu. Son visage était gonflé de pleurs, elle apparaissait très pâle sous sa robe noire. Robert la prit contre lui.
—Ma pauvre sœur! ma pauvre petite orpheline.
Elle eut un brisement de la voix:
—Et toi, dit-elle, deux fois orphelin, maintenant!
Madame Laffont restait, en réalité, plus absolue maîtresse qu'elle ne l'imagina d'abord, son mari n'ayant pas laissé de testament. Le malheureux homme ne prévoyait guère une fin si prompte. Or, non seulement l'introduction de Robert chez eux n'avait jamais été du goût de madame Laffont, mais sa rancune se doublait de ses déceptions maternelles: Robert était plus beau et plus travailleur que Gaston. Elle eut quelques entrevues, aux Mérilles, avec les Benoît; puis, un beau matin, elle annonça qu'elle emmenait les garçons à Paris.
—Pourquoi faire? demanda Gaston.
—Pour que tu y achèves tes études.
—Avec Robert?
—Tu verras bien.
Le lendemain, les trois voyageurs quittaient la Riveraine. Blanche embrassa tristement ses frères et resta sur la route, leur envoyant des baisers. Tant qu'il put la voir, Robert demeura penché à la portière. Quand la silhouette se fut effacée dans le lointain, quand le dernier morceau de terre de la Riveraine eut disparu, il se blottit en son coin, désolé mais résolu devant l'incertain où madame Laffont le conduisait d'un air de victoire.