Blanche écoutait, près de M. Laffont en extase. M. Laffont les contemplait alors, elle, l'enthousiaste, si jolie, Robert superbe, la taille élancée, avec sa distinction native, ses yeux bleus tantôt pleins de flammes, tantôt alanguis de tendresses. On eût dit qu'il les associait, en son for intérieur, pour quelque future et commune destinée où, lui disparu, sa fille trouvât dans l'artiste le guide et l'appui de sa jeunesse. Car il ne se sentait pas bien depuis plusieurs semaines. Un jour, ses enfants l'entouraient. Assis au salon, il suivait à travers les vitres les nuages chassés par le vent vers la Méditerranée. La mélancolie de l'hiver le pénétrait. Tant de lassitude l'accablait qu'une angoisse l'oppressa. Serait-ce la fin? Il fallait savoir la vérité, à cause de Robert. Que deviendrait Robert, sans lui? Instinctivement, ses yeux le cherchèrent. Il était là, presque agenouillé devant son fauteuil, épiant sur ce cher visage les ravages du mal.

—Joue-moi quelque chose, dit M. Laffont.

—J'ai commencé une «chanson d'avril», la voulez-vous?

Les gaietés de la chanson d'avril expirèrent sous les doigts du musicien. Une tristesse l'envahissait qui, malgré lui, pleurait sur le clavier. Que signifiait-elle donc? Son père était souffrant, rien de plus. Il l'aurait voulu bercer, endormir avec de joyeux accords; pourquoi son âme se lamentait-elle en un déchirement plus fort que sa volonté? Robert se raidit, tenta de commander au rythme, mais le rythme égrena, comme un collier de perles, les larmes qu'il ne pouvait retenir. M. Laffont regarda Blanche: elle frissonnait.

—Oui, dit-il, tu as compris, il m'aime bien, il chante pour moi le chant du cygne.

Robert devina plus qu'il n'entendit. En un bond, il fut aux pieds de son bienfaiteur.

—Je ne suis pas inspiré, aujourd'hui.

—Si... si...

La main tremblante du malade chercha la tête où se plaisaient tant ses caresses, les yeux devinrent fixes. Il était mort, un dernier sourire creusé au coin des lèvres, une dernière larme perlant aux cils.

Les cris de désespoir de madame Laffont ne furent égalés que par ses hurlements de fureur contre Robert; c'était lui, son infernal vacarme qui empêchaient d'appeler au secours. Avoir le cœur de martyriser un piano pendant que se mourait celui auquel il devait tout! Un autre l'aurait prévenue, elle était à côté, elle eût sauvé son mari... En un quart d'heure, l'excellente femme se dédommagea de la contrainte subie durant des années. Il n'aurait pas fallu la pousser beaucoup pour qu'elle fît de Robert un assassin. Quoi qu'il en soit, elle prenait la direction souveraine de la maison et commença tout de suite son rôle de maîtresse sans partage.