La marquise se souleva, prêta l'oreille, étendit les mains et vint près du piano. Elle était là, derrière, l'effleurant de son souffle... Il s'arrêta, dompté par l'angoisse. Elle se pencha sur sa tête, qu'un rayon de soleil éclairait; ses doigts menus caressaient l'or des cheveux. Sa voix pure monta, répéta la dernière phrase musicale.

Robert lança au marquis un regard triomphant.

Maintenant il suivait le chant de la folle, le soutenant par de sourds accords brisés, et, quand elle eut fini, il recommença tout le morceau, tandis que, joyeuse, elle donnait sa pleine voix, comme une fauvette en liberté.

M. de Kercoëth observait cette scène avec stupeur: un nuage rosé courait sous la pâleur d'Yvonne, elle souriait à quelque invisible chœur céleste; quant à Robert, à peine l'avait-il regardé le jour de l'accident. Tout à l'heure, dans son cabinet, l'ombre lui voilait le visage. Mais, à mesure qu'il l'examinait, des frissons le secouaient jusqu'aux moelles. La longue cohabitation avec une folle ne l'atteignait-elle pas dans sa raison? Car son trouble était absurde. Parce que ce jeune homme était blond et remarquablement beau, ce n'était pas un motif pour y retrouver le type distinctif de ceux de sa race. L'eût-il du reste, que prouverait ce hasard? Toutes les ressemblances de la terre n'empêchaient pas le pauvre petit Hughes de dormir sous son tombeau mouvant. Mais cette ressemblance était pourtant bien réelle. Il en éprouvait du bonheur, sans savoir pourquoi; mirage, illusion, rêve d'insensé, qu'importe? Ah! le doux étranger qui s'implantait en vainqueur dans sa solitude, par les services inoubliables, par la sympathie réciproque les poussant les uns vers les autres! Au péril de ses jours il arrachait la marquise à la mort; il la sauvait de nouveau en la rattachant, par l'harmonie, à une existence misérable sans doute, vide de pensées et de joies, mais qu'Alain eût voulu prolonger de toutes les minutes de la sienne propre. Quoi d'étrange si, de lui à Robert, un lien se formait, presque aussi fort que ceux du sang? Quand Robert, tout à l'heure, lui envoyait son regard de triomphe, ils avaient échangé un monde de sentiments, s'étaient compris sans se parler, fondus en un dévouement unique, heureux tous deux, guettant l'éveil de l'âme et la fuite des torpeurs mortelles.

Yvonne s'était animée enfin, perdait la raideur de ses mouvements automatiques; l'intelligence sommeillait toujours, mais une étincelle de l'ancienne lumière intérieure jaillissait, comme ces points d'or aperçus la nuit qui révèlent au voyageur égaré les prochaines demeures des hommes.

Robert resta longtemps au piano. Tantôt la folle écoutait, tantôt elle chantait. De peur de rompre le charme, il n'osait lui adresser la parole. Quand il la vit épuisée, il se risqua:

—Madame, vous devriez prendre quelque nourriture. Nous recommencerons après.

—Ensemble alors? dit-elle gracieusement.

—Si vous le voulez.

En un instant, le maître d'hôtel, averti, eut apporté ce qu'il fallait. Yvonne se mit à manger de bon appétit. Robert consultait le marquis du regard et la servait; elle recevait ses soins avec une évidente satisfaction, ne paraissant pas prendre garde que d'autres personnes fussent près d'eux. Elle s'inclina vers le jeune homme: