VIII

En rentrant au pavillon, Robert trouva un mot de la duchesse de Serples: elle traversait Paris, venant d'Évian et sur le point d'aller en Sologne pour la saison des chasses; la baronne dînait chez elle avec des amis communs; elle le priait d'accompagner madame de Randières. Jusqu'ici Robert s'était refusé à suivre Léonie dans le monde. La volte-face des Maubryan devant l'irrégularité de sa position n'était pas pour lui donner grande envie de se départir d'une réserve prudente. Mais un attrait le gagnait à la vieille duchesse, la peine qu'elle prenait de lui écrire leva tous ses scrupules. Ils le ressaisirent en bloc dès qu'il eut, avec Léonie, franchi le seuil des salons. A de certains sourires, un frisson lui courut sur l'épiderme. Une douzaine de personnes étaient disséminées autour de la duchesse. Celle-ci le présenta d'un air de bienveillant intérêt, les visages se composèrent par enchantement. Elle l'entretint quelques minutes, puis le confia aux soins de son petit-fils, Urbain de Martigue, gentil garçon de l'âge de Robert, qui s'occupa cordialement de l'artiste. Mais, derrière les éventails, des mots se chuchotaient, mal entendus par Robert, qui l'inquiétaient pourtant, car il les devinait à l'adresse de madame de Randières. Aussi l'amabilité d'Urbain s'épuisait-elle en pure perte, quand un grand tapage de jupes marqua l'apparition de la vicomtesse de Lerdre, la vertu court-vêtue dont avait glosé l'irrespectueux Willmann. C'était un astre de fraîche date, escorté de satellites d'honneur, comme tout astre de conséquence. Urbain, un des plus fidèles, alla tournoyer dans son orbite, et Robert fut happé par un mélomane enthousiaste du talent qui... du talent que... Les mélomanes sont une espèce dangereuse, ils ne lâchent plus. Robert dut subir toutes les formules de l'admiration, doublées d'un étalage de science passablement fastidieux. Son interlocuteur se trouvait flatté d'obtenir une attention scrupuleuse. Il pouvait en rabattre, les oreilles ouvertes devant lui étaient uniquement prises à la causerie de deux femmes placées tout près, l'une, la sèche et maigre chanoinesse de Guderille, avec ses yeux perçants et ses lèvres amères, l'autre, madame de Lunney, avec sa beauté discutable et son indiscutable bonté; la chanoinesse, dragon des mœurs, confiait à sa voisine ses indignations.

—Des horreurs, ma chère, des horreurs! Elle-même serait incapable d'étiqueter ses amants. Un imbroglio, toute une escadre.

—Par allusion au dernier, le contre-amiral? dit en souriant madame de Lunney.

—Au dernier? Chi lo sa! c'est comme si vous vous figuriez que Kercoëth a été le premier. Quand je pense que la duchesse la reçoit! Elle n'ignore rien pourtant.

—Madame de Randières ne s'est jamais affichée.

—Vraiment? Et la jalousie de la marquise de Kercoëth?

—Rivalité de jolies femmes. Léonie a été remarquablement belle, elle l'est même encore. Qu'elle ait eu des tentations, c'est dans l'ordre; qu'elle y ait succombé, c'est dans sa nature. Mais elle a sauvé les apparences. Mettons qu'elle est habile.

Le dragon leva au ciel son regard puritain. Voilà comme les mœurs se perdent! une tolérance scandaleuse, la résolution de ne voir clair que si l'on vous crève les yeux. Ayez donc de la vertu!