—Monsieur, dit-elle, je ne pars que dans trois jours et voudrais causer avec vous; je vous attends après-demain, à quatre heures.

Léonie s'étonna, quand Robert la mit en voiture, de son refus de l'accompagner.

—Où allez-vous donc?

—Chez Willmann.

—Il m'en veut toujours à cause des Laffont, pensa-t-elle.

Robert marchait de l'allure rapide des gens qu'obsède une idée. Il eut le désappointement de trouver porte close chez Willmann, le bohème s'offrait une villégiature sur les hauteurs de Meudon. Il se remit à marcher, au hasard, sans but, tout aux événements de la soirée. Ses incertitudes lui devenaient intolérables, le délai réclamé par madame de Randières n'était plus admissible, il fallait en finir; dès le lendemain, il demanderait une explication catégorique, quels liens les unissaient, quels droits elle avait sur lui; une fois fixé, il s'inspirerait de sa conscience pour arrêter un plan de conduite. L'air froid de la nuit et la fatigue d'une longue course ayant calmé ses nerfs, il rentra et s'endormit du sommeil lourd des cerveaux trop surmenés.

Quand il s'éveilla, le soleil filtrait à travers les persiennes. Ses pâles rayons lui rappelèrent ceux de la veille, à peu près à la même heure, dans le cabinet du marquis de Kercoëth. Tandis qu'il évoquait ce souvenir et la haute stature d'Alain et le prodige de la folle calmée, l'angoisse récente lui revint avec toute l'acuité de souffrance de son orgueil blessé, de sa détresse solitaire. Alors, poussé par un de ces instincts qui dominent sans qu'on cherche à les raisonner ou à les comprendre, il se leva rapidement et, quelques instants plus tard, il sonnait à la porte de M. de Kercoëth.

La poignée de main qui l'accueillit, la voix grave et douce qui souhaitait la bienvenue ramenèrent en lui une paix profonde. Il oublia ses propres impressions pour ne songer qu'à Yvonne et à la joie de la revoir. M. de Kercoëth le considérait avec une émotion contenue, un trouble de plus en plus grand, comme si, depuis vingt-quatre heures, toutes ses pensées eussent, en dépit de la raison, bâti quelque chimérique espérance. Robert ne se rassasiait pas de sa vue. Et ces deux hommes faisaient des efforts pour ne se pas jeter dans les bras l'un de l'autre. Ils ne parlaient que de la marquise. Robert racontait son admiration pour l'amour maternel de madame de Kercoëth, il répétait son rêve de la servir comme le dernier de ses serviteurs, afin—non de consoler, tâche impossible—mais de bercer son mal. Il disait que ce rêve, maintenant, touchait à la réalité, puisque le marquis y donnait son consentement. Et, la gorge serrée, la respiration courte, Alain écoutait, n'osant dire un mot, de peur que la cruelle et chère illusion ne s'évanouît tout à coup.

Annick l'envoya prévenir que la malade se trouvait en proie à une agitation extraordinaire, déchirait les tentures, renversait les meubles, poussait des cris.

—Mon Dieu! mon Dieu! dit Kercoëth. Moi qui commençais d'espérer!