—Hein? par la baronne de...

—Ah! vous pensez comme je pense, à présent. Est-ce naturel, cette ressemblance chez cette femme? Il était à Karenthal avec elle. Legouet le traite comme son maître, la baronne comme son fils. Ce n'est pas tout. Le soir même de mon naufrage, devinez qui Guilmette a rencontré près des barques: madame de Randières. Elle l'a reconnue, malgré son capuchon et deux ou trois voiles, mais l'autre n'a pas reconnu Guilmette. J'avais dit à la petite: «Va-t'en prendre les avirons de la seconde barque; nous les donnerons à la chapelle en cadeau, car nous n'avons plus à tenir la mer.» Guilmette exécutait la consigne, quand madame de Randières l'accosta: «Mon enfant, vous savez, les Auvray?—Oui, madame.—Ils ont eu un malheur aujourd'hui. Leur barque s'est perdue.—Oui, madame.—Je désire leur venir en aide, s'ils ont besoin d'en acheter une autre, à cause d'un vœu dont j'ai entendu parler.—Vous êtes bien bonne, madame; mais le vœu est exaucé, ils n'auront pas besoin d'acheter une autre barque.» Le lendemain, avant le lever du jour, il ne restait plus à Karenthal que mademoiselle de Gauleins et Legouet. Madame de Randières avait disparu, avec le petit comte Hughes.

Ces détails multiples offraient une précision, en tout cas une concordance étrange. Kercoëth était ébranlé. D'autre part, comment admettre que son fils fût resté quinze ans, à son insu, entre les mains de madame de Randières? surtout, si elle avait commis le crime de le lui prendre, qu'elle l'eût pris pour l'adopter? Non, elle le haïssait trop, elle haïssait trop Yvonne et jusqu'à l'innocent... elle n'aurait pas eu de pitié, elle était à un de ces moments où l'on accepte même une monstruosité; mais, le moment passé, le temps écoulé, sa colère se fût évanouie, elle aurait frémi de briser froidement deux existences, jour par jour, en assistant de loin à leur brisement; elle était vindicative et violente, mais non sans cœur.

Alain pensait tout haut, ce qui avait le mérite de tenir Jean-Marie au courant d'impressions que d'ailleurs il ne partageait pas. Le marin ne cherchait guère sa route dans le dédale des observations psychologiques; il avait coutume d'aller droit devant lui.

—Monsieur le marquis, dit-il, rappelez-vous le pâtre des dunes. Il a d'abord parlé d'un enlèvement par deux femmes, du côté de la falaise rompue, pendant que les bohémiennes disaient la bonne aventure à la gouvernante.

—Il s'est rétracté.

—Ce qui prouve qu'il a menti au moins une fois.

—En tout cas, je saurai quel est ce jeune homme qui habite avec madame de Randières.

—Et qui se nomme Robert.

Robert! D'un bond Alain gagna la porte, laissant Jean-Marie stupéfait. C'est de Robert qu'il était question? Il ne doutait plus, ah! non certes, il ne doutait plus. C'était son fils, la créature qui le frappait comme le type idéal de sa race. Il s'expliquait son trouble en le contemplant, l'empire exercé sur Yvonne et cette tendresse où s'avivaient les regrets paternels, quand il posait les yeux sur lui. C'était son fils, l'être si beau, vaillant et tendre, qu'Yvonne appelait Alain! On le perdait gracieux petit ange, l'esprit encore enveloppé des nimbes du paradis; il le retrouvait radieux d'intelligence, de grâce et de force, tel qu'il le pouvait rêver, chair de sa chair, ce fils dont depuis si longtemps il était affamé, que maintenant il voulait manger de caresses. Mais Robert était parti. Il lui sembla qu'il le perdait une seconde fois, qu'il éprouvait de nouveau l'affreux déchirement, sur la falaise de Kercoëth, le matin où le père Auvray rapportait, des récifs de la Corne, les épaves disant la fin tragique.