Léonie, dans son boudoir, parcourait un roman dont elle ne lisait pas une ligne, ennuyée de n'avoir pas encore vu Robert. Il n'avait pas déjeuné avec elle, n'était même pas venu s'informer de sa santé; que se passait-il? La rancune à propos des Laffont? Puisqu'elle avait promis... ou à peu près. Elle entendit marcher et se crut enfin au terme de ses impatiences. C'était un valet de chambre porteur d'une carte.
—Ce monsieur assure que madame la baronne l'attend.
Au simple examen de la carte, Léonie était demeurée sans voix.
—Faut-il introduire?
Avant qu'elle pût protester, fuir, échapper à la résurrection, le marquis de Kercoëth s'avançait vers elle. Il était pâle. Ses cheveux blancs donnaient au visage toujours jeune une majesté dont elle fut frappée. Il y avait quinze ans qu'ils ne s'étaient rencontrés, et cet homme, transformé par la douleur, elle sentait une épouvante à le voir surgir tout à coup. C'était sa victime, c'était surtout son ennemi. La crainte d'une défaite, plus que le remords, l'assiégeait.
—Vous, monsieur? J'étais loin de prévoir... Cependant il était inutile de forcer les portes, elles se seraient ouvertes devant vous.
—Aussi n'ai-je pas attendu l'ordre d'être introduit. Vous deviez bien penser, en effet, que tôt ou tard il me faudrait une explication.
—A quel sujet?
—Au sujet de mon fils Hughes.
—Vos gens de Kercoëth vous ont renseigné dès le premier jour. Ils disent que je l'ai assassiné, répondit-elle avec insolence, les bras croisés, debout, la taille bien cambrée, défiant le marquis du regard.