—Mais si. Je l'ai bien entendu, peut-être! Je l'aurais embrassé pour la peine. Et vous voulez me faire croire maintenant... Allons donc!
—Dans tous les cas, sois sage.
—On sera sage, on se taira, on fera l'imbécile devant le petit. Tout de même, c'est enrageant, parce qu'enfin, voyons, monsieur le marquis, du moment qu'il la déteste...
—Robert a un cœur à ne détester personne.
Jean-Marie ne pouvait comprendre certaines délicatesses gênantes de M. de Kercoëth. Il avait de furieux accès de colère, mais il était habitué à vaincre les grosses difficultés, ou à les tourner quand elles étaient inabordables de front. Aussi, à la suite de la conférence, embrassa-t-il Alain sans rancune. Il quittait l'hôtel, lesté de nombreux chèques signés du marquis. Après avoir exploré quinze ans les tourbillons de l'Océan, Jean-Marie Auvray partait à la découverte de secrets plus malaisés à surprendre au milieu des tourbillons humains que la trace d'un petit enfant dans la mer immense.
Elle écoutait Robert. Le merveilleux talent de l'artiste opérait des prodiges. Un sourire de sphinx relevait le coin des lèvres, les yeux de la folle suivaient en l'air une vision. Kercoëth, en passant devant elle, la fit tressaillir. Elle porta son regard du jeune homme qui finissait de jouer à son mari, et le visage prit une expression de terreur. C'était le prélude ordinaire des grandes crises. Elle se leva d'un bond, souple et sauvage. Une main à l'épaule de Robert, elle le contemplait. Sa voix sans inflexions dit:
—Alain... Alain...
—C'est moi, Yvonne, qui suis Alain, fit M. de Kercoëth.
—Oui, murmura-t-elle, en tournant la tête vers lui, c'est vous. Et vous aussi! reprit-elle, revenue à Robert. Là et là... jeune et vieux.