Elle resta quelques secondes absorbée, envahie peut-être par le mystère du phénomène. Kercoëth baisa tendrement les boucles blondes éparses sur le front mat, et ses mots tremblaient un peu quand il désigna son fils:

—Là, c'est Robert qui vous fait de la musique. Robert. Moi, je n'ai aucun talent. Il en a beaucoup, lui. Et il est heureux de le mettre à votre service. Remerciez-le, Yvonne. Cela lui fera plaisir.

Un pli s'était creusé entre les deux sourcils, les prunelles brillaient d'une lueur étrange, la figure fine avait revêtu une expression d'une incroyable dureté. Elle fascinait Robert haletant. Kercoëth supplia:

—Yvonne, ne le regardez pas ainsi!

Il tâchait de se glisser entre eux, car Yvonne l'effrayait et il voyait le profond émoi de son fils. Elle le repoussa violemment.

—Pourquoi le cacher?... pourquoi?

Elle se pencha de plus en plus sur Robert, le couvrant toujours de ce regard magnétique qui, jadis, épouvantait Gaston au bord de la Seine. Robert songeait qu'elle devinait en lui madame de Randières et qu'elle l'allait haïr! Cette pensée le bouleversa au point de faire jaillir ses larmes. Que n'était-il Hughes? Ah! Dieu! qu'il aurait voulu l'être! Mais les sourcils d'Yvonne se détendirent. A la dureté des traits succéda de la stupeur. D'un geste caressant, elle passa les mains sur les joues ruisselantes de Robert, puis examina, au bout de ses doigts, les perles liquides qu'elle venait de cueillir. Un étonnement la tenait immobile. Elle cherchait un mot, un mot qui se dérobait. Enfin, elle balbutia:

—Des larmes!

Et, se couvrant le visage, elle ajouta d'un accent navré, où ne sonnait plus la folie, où le cri devenait humain, naturel, comme s'il sortait des entrailles meurtries:

—J'avais oublié ce que c'était que des larmes.