—Mademoiselle... mademoiselle... Vous arrivez comme le bon pain. Je ne sais plus où donner de la tête. J'allais chercher le médecin.
—Qui est malade?
—Moi, le patron, tout le monde. C'est la dispute d'hier. Une dispute!... La patronne a filé.
—Emportant la santé générale, dit en souriant Robert.
—Emportant le magot, je crois, car le vieux est dans un état... vous ne vous faites pas idée. Ils se sont jeté à la tête tous les noms du calendrier. «Tu es une voleuse!—Toi, un faussaire et un assassin!» Tout simplement, mademoiselle. On ne se dit pourtant pas de ces douceurs pour rien. Bref, la patronne a tourné les talons après avoir prévenu qu'elle rentrerait dans trois ou quatre jours. Et le vieux était cramoisi, il tremblait comme un agneau. Le délire l'a pris. Ç'a bien été une autre affaire, nous ne pouvions le tenir. Des hurlements, une bête qu'on égorge! La bagarre a duré toute la nuit, elle dure encore. Aussi, j'attelais pour aller avertir le médecin, mais puisque vous voilà, mademoiselle...
—Attends-moi, Robert, dit Blanche.
—Je t'accompagne.
—Non, non.
Elle avait peur qu'un mot, tombé dans le délire, ne mît son fiancé sur une voie dangereuse et ne donnât l'éveil à ses soupçons. M. de Kercoëth exigeait qu'on ne troublât pas inutilement sa conscience; elle irait seule.
Ballottant sa grosse tête grise sur l'oreiller de toile écrue, les cheveux hérissés sous le bonnet de coton bleu, geignant, criant, se tordant, Benoît était hideux à voir. Sa face congestionnée n'offrait plus rien d'humain. Ses yeux s'enfonçaient dans leur orbite avec une expression effarée. Des lambeaux de phrases tombaient de sa bouche, coupés par des hoquets de mort. Il sanglotait, sacrait, s'arrachait les cheveux. Blanche s'approcha, malgré son instinctive et vieille répulsion pour le bourreau de Robert.