Elle ne résistait plus, s'aidant, au contraire, afin d'abréger le chemin. Au bout de quelques minutes, elle dit:

—Que faites-vous à Karenthal?

—J'y suis avec madame de Randières, à cause de la santé de mademoiselle de Gauleins.

L'aveugle s'arrêta, le palpa, prononça des mots inintelligibles, avec un ricanement mauvais, puis retomba dans un silence farouche, jusqu'à la porte de sa maison.

Le logis était propre et confortablement meublé. De hauts landiers de cuivre brillaient dans l'âtre où dansaient des flammes sous le chaudron, plein d'une épaisse bouillie de blé noir. Un flambeau bénit, de cire jaune, brûlait entre une miniature représentant un homme fort élégant, mais à la figure un peu brouillée par le temps, et la traditionnelle image de sainte Anne d'Auray. Devant l'image, une jeune fille était prosternée, qui se leva au bruit de la porte.

—Déjà, grand'mère? Puis, apercevant l'inconnu: Vous avez eu besoin qu'on vous reconduisît? Je pensais que vous attendriez dans l'église la fin de l'orage. Si j'avais su, je serais allée à votre rencontre. Mais vous êtes transie, mon Dieu! Entrez vite.

—Que faisais-tu, Guilmette? interrogea l'aïeule.

—Je priais pour le père. L'Océan est mauvais sur les récifs.

—C'est par des temps pareils, prononça l'aveugle, que les morts se lèvent de leur couche d'algues.

Robert, fatigué d'un patois auquel il n'entendait rien, mit Guilmette au courant de l'accident et s'offrit pour les soins à donner. Tandis qu'il parlait, la jeune fille l'examinait, les yeux démesurément agrandis, stupéfaite. Elle se signa, comme en face d'un fantôme. Mais il fallait s'occuper de la blessée; elle s'y employa du mieux que le lui permit son trouble. Robert vint à son aide. Il avait porté l'aveugle sur le lit, où elle ne tarda pas à s'endormir d'un sommeil lourd. Les regards de Guilmette l'enveloppaient et le gênaient. A qui cette petite en avait-elle?