VI

L'intendant plongea la main dans les mèches grises de ses cheveux et toussa deux ou trois fois avant de donner un libre cours à son éloquence. Élevé sans doute ailleurs qu'à l'école du divin Racine, il ne se fit pas scrupule de remonter au déluge et même plus haut.

A l'entendre, le marquis de Kercoëth, dans sa jeunesse, était un homme incomparable: intelligence de premier ordre, grâce de premier choix. Aussi chiffra-t-il ses conquêtes par un total bientôt digne de celui de don Juan. Parmi le tas, il y eut des passions partagées. La famille fermait volontiers les yeux, attendu le va-et-vient de ces sentiments où la mairie et l'église demeuraient étrangères. Le père, d'ailleurs, au déclin de l'âge, comptait prémunir à temps sa race contre l'éventualité d'une extinction. Son autorité faisait loi. Un beau jour, il décréta le mariage d'Alain avec sa cousine Yvonne de Kercoëth, héritière de la branche cadette. Une alliance aussi naturelle reconstituerait en un seul faisceau l'antique et riche patrimoine. Alain n'eut garde d'élever une objection, mais il se fit accorder du répit. Sa cousine lui était presque inconnue, et il se trouvait au mieux de certaine liaison déjà vieille de trois années. Une habile temporisation lui parut le parti le plus sage. Elle finirait bien par lasser l'adversaire, tout en laissant au fiancé récalcitrant le bénéfice des déférences platoniques.

Par malencontre, le hasard rompit ses calculs et les événements tournèrent à leur guise. Il avait vu sa cousine autrefois, dans un lointain très vague où il la traitait en petite sœur; de la petite sœur était sortie une ineffable créature, au maintien sérieux et fier, à la taille ravissante, aux formes sculptées dans le marbre. Il s'éprit d'elle, éperdument. Non, certes, il n'avait jamais aimé, jamais, ni celle-ci ni celle-là, ni—l'oublieux—la toute-puissante encensée hier. La vie de son cœur datait de sa nouvelle rencontre avec Yvonne. Il l'adorait. Et, pour le coup, l'adoration était véritable. Mais la liaison? Une Calypso sur la conscience est un poids. Il devait, au surplus, tant de reconnaissance!... Aussi, pressé par son père, inventait-il encore des prétextes dilatoires, au supplice de ses mensonges.

Les jeunes filles ont parfois des clairvoyances que les vieilles gens feraient bien de leur prendre. Yvonne devina et fut désespérée. En outre, elle surprit un jour une femme de leur monde serrant de trop près le cousin. A dire vrai, celui-ci résistait; Yvonne n'en annonça pas moins son immédiate entrée au couvent.

Il y eut dans Kercoëth et aux alentours un vacarme indescriptible. Le pays s'émut. Quoi! un obstacle séparait ces deux êtres, tout entiers l'un à l'autre? On fut vite édifié: l'obstacle était une personne considérable de la région, mariée à un jaloux brutal, capable de la tuer s'il découvrait la trahison. Et les racontars de marcher leur train. Oh! ma chère! Ah! ma chère!... Les yeux du mari laissaient certainement à désirer, mais ses oreilles étaient excellentes. L'incroyable disposition des bruits à se propager en province alarma la maîtresse d'Alain, qui le conjura de se marier, afin d'y couper court. Il ne se le fit point dire deux fois et c'est ainsi qu'Yvonne fut sauvée du couvent.

En se donnant le ciel, Alain se gardait quand même un enfer, car l'autre n'abdiqua aucun droit. Elle avait prétendu mettre l'amant sous pavillon neutre et faciliter par là les moyens de contrebande. Elle s'aperçut que le pavillon était de guerre et que l'hypocrite Alain s'y drapait à outrance. Dès lors éclata une lutte sourde. Comme le destin a toujours l'air de se moquer des gens, quelques mois après les justes noces, deux incidents survinrent qui, avec plus de hâte, les auraient sans nul doute empêchées: le vieux marquis de Kercoëth mourut, suivi de près par l'époux de l'abandonnée. Toutes les craintes de celle-ci s'envolèrent en compagnie de l'âme irascible du défunt. Elle put se livrer à ses fureurs, qui doublèrent lorsque naquit le fils d'Yvonne. C'était un vrai bijou. Dès l'âge de trois ans, on vit qu'il serait beau de l'héréditaire beauté des Kercoëth. Au rebours de ce qui se passe souvent, l'orgueil maternel accrut la tendresse conjugale. Alain était plus que l'idole, il était le père. Yvonne n'entendait pas qu'on touchât à son bien et, sentant les menées de la rivale vaincue, se chassa du cœur tout ce qu'elle y gardait encore de secrète pitié. Peut-être eût-elle dû se souvenir que, veuve à temps, la vaincue serait aujourd'hui la victorieuse, sinon par reconnaissance d'amour, au moins par scrupule d'honneur. La jalousie transforma l'ange en bourreau. Ce n'est pas qu'elle eût à se plaindre: son mari n'avait d'yeux que pour elle; seulement, il avait aussi des airs de compassion qui l'exaspéraient. Elle afficha son bonheur, le promena sur les grands chemins, dans les châteaux, le donna tant qu'elle put en spectacle, pour que l'autre fût dévorée de rage. La rage opéra en conscience. Mais, tout abandonnée qu'on pût être, on espérait quand même. Trois années de fièvre ne s'effacent pas ainsi. Des genoux usés sur un tapis ne peuvent qu'y retomber. Une occasion, et... L'occasion ne demande jamais mieux que de naître. Les hautes falaises furent témoins d'un rendez-vous, auquel le marquis n'avait pu se dérober.

Ils étaient là, face à face, elle, altière et vindicative, lui passablement ennuyé. Elle remua toutes ses foudres: rien! Elle passa aux moyens tragiques: larmes, pâmoisons, se traîna, folle, à ses pieds: rien! Soudain un rire insultant vint la fouetter au visage. Yvonne, tenant par la main le petit Hugues, se dressait devant eux.

La vue de la misérable, pantelante, désespérée, au lieu de l'attendrir, avivait sa haine. Ah! ce n'était pas fini? la comédie se jouait toujours? Après le premier adultère, le second, le mari mort ne gênant plus; elle, grâce à Dieu, vivait, et se défendrait, défendrait son foyer, son bonheur, sa vie. Elle n'était plus la résignée, jadis prête à prendre le voile, elle avait pour elle la triple puissance d'un honneur intact, d'un amour pur et de sa maternité.

Yvonne souffrait en parlant. C'était l'explosion longtemps contenue, l'enjeu suprême dans une heure décisive. Cette rivale encore aux pieds d'Alain, ce torse superbe encore secoué de sanglots, et qui peu à peu se relevait, puis lentement tout ce beau corps debout, les larmes mangées par la honte, laissant aux yeux la transparence d'un voile où s'accentuait l'éclat fulgurant du regard, est-ce que tout cela n'allait pas vaincre à son tour et foudroyer le bon droit?