—Non. Vous êtes de Karenthal.

—Vous haïssez donc bien les gens de Karenthal?

—De toutes mes forces.

—Alors, adieu, madame.

Un déjeuner solide attendait les chasseurs à Saint-Gaël. Constance y avait appliqué tous ses talents de bonne ménagère, elle y apporta toutes ses rougeurs de vierge troublée. Elle soignait leur hôte, avec des hésitations charmantes, l'écoutait à plein cœur et lui souriait si doucement que Robert s'en trouvait heureux. Ils eurent, dans la journée, des entretiens pareils aux causeries d'autrefois avec Blanche. Un sentier à travers champs menait en une demi-heure de Saint-Gaël à la plage; le soir, madame de Maubryan y conduisit sa bande. Chemin faisant, Constance moissonnait des fleurs sauvages. Robert se souvint encore des gerbes cueillies pour Blanche aux flancs des monts du Vivarais et demanda à la mère la permission d'en ramasser pour sa fille. La mère consentit, la fille devint pourpre. Lorsque Constance fut seule dans sa chambre, en face de ce bouquet où se mariaient toutes les couleurs de la flore locale, elle rêva, ce qui ne lui était jamais arrivé, et, depuis, elle continua de rêver.

Robert venait presque chaque jour, tantôt seul, tantôt accompagné de Léonie. Constance et lui faisaient de la musique. Il notait les ballades du pays, improvisait en son honneur, s'oubliait parfois dans une envolée brusque de l'âme, traduite par le clavier en sanglots profonds, et, se reprenant soudain, redescendait aux mièvreries délicates, comme les grondements tragiques de l'Océan s'apaisent peu à peu et se changent en murmures. Il enveloppait ainsi la jeune fille d'effluves extatiques. L'amitié, qu'on dit supérieure à l'amour, lui ressemble souvent et peut, sans savoir, donner le change. Robert portait à Constance une affection véritable. Il se sentait mieux compris d'elle que de ses frères. Ceux-ci, braves cœurs, esprits honnêtes, laissaient trop percer la rudesse d'une éducation campagnarde et certains préjugés de caste, surtout de province, dont s'étonnait Robert, élevé dans les hautes et larges idées de M. Laffont. Aussi, bien que leur compagnie lui plût, n'opposait-il aucune résistance aux accaparements quelque peu tyranniques de la sœur. Elle s'ingéniait à le retenir près d'elle sous mille prétextes, qu'il déclarait toujours excellents. Sur un mot, il lui sacrifiait chasses et pêches. Les frères s'ébahissaient, M. de Maubryan souriait, madame de Maubryan approuvait. Elle approuvait d'autant mieux, que d'habiles questions faites à la baronne l'avaient édifiée sur le compte de Robert. Lorsque le couple s'éloignait, les fils partis, le mari occupé ailleurs, madame de Maubryan suivait d'un œil satisfait ses allées et venues à travers les ombrages du jardin. Il lui semblait qu'elle assistait au triomphe de sa fille. Cependant Constance y perdait le repos, car Robert ne se déclarait pas. Allusions, réticences, airs de mélancolie subite, il ne voyait et ne comprenait rien. Ce qu'il aimait en mademoiselle de Maubryan, c'était le souvenir de Blanche et aussi ce charme d'une société féminine, indispensable à de certaines natures. Pour lui, Constance était jolie, il avait plaisir à la contempler, il contemplait. Elle disait de gentilles paroles, fort agréables à écouter, il écoutait. Voilà tout. Peut-être, en plus, ceci: quelque chose comme une attirance fraternelle, lorsque les petits yeux noirs se fixaient sur lui, tour à tour rieurs et graves.

Un matin, les quatre jeunes gens ayant projeté de pêcher en pleine mer, Constance ne fit pas mine de le retenir. Elle lui prit le bras, les accompagnant jusqu'au rivage. Gaspard, Edmond et Albin se hâtaient, elle ralentit sa marche. Elle voulait parler, elle n'osait pas. Sur le visage, dans l'allure, l'oppressement du souffle, on devinait une agitation extraordinaire, un combat intérieur, des à-coup de résolution et d'incertitude.

—Qu'y a-t-il, mademoiselle? demanda Robert.

Elle poussa un soupir. Fallait-il oser? que penserait-il d'elle ensuite? Elle répondit:

—Rien.