—«Ne le craignez pas, mon ami.»
—«Bonsoir.»
—«Bonsoir.»
Nous nous quittons. Il va là-bas. Oh lui! Est-ce, n'est-ce pas un heureux? il connaît un entier amour, un mutuel amour. Il s'imagine que je cours les filles. Un mutuel amour, total. Ah, il se croit, donc il est heureux; heureux comme nul ne le fut peut-être; le seul serait-il qui eût tenté ce qu'est l'amour. Certes, il le croit. Et pourtant! c'est extraordinaire, croire de telles choses; et sur quelles raisons! Rue de Courcelles; Élise; la maman; et qui, mon Dieu! une demoiselle à qui, un beau jour, il s'est rencontré par hasard; qui fréquente avec deux amies dans un jardin; qu'il a suivie; qui a reçu ses billets; chez qui, pendant six mois, il s'est fait bien candide; et qui tout de suite lui aurait dit oui, s'il avait osé. Et la maman; une petite rentière; une veuve assurément; une veuve d'officier; la maman qui feint déchiffrer du Iansen; la romance de l'éternel amour; je serai votre femme; pourquoi pas tout de suite dans la chambre; qu'est-ce alors qu'il eût dit, notre ingénieur? Ah, ah, ah; elles ont joué serré. Et lui qui va s'imaginer, qui s'imagine, qui peut s'imaginer qu'il aime; qui ne s'aperçoit pas sa dupe; qui ne devinerait pas qu'en deux mois ce caprice lui sera passé; et qui épouse. Les vrais amours ne vont pas ainsi, ainsi ne s'instituent-ils pas, ainsi ne naissent-ils pas, et ce n'est pas, un cœur pris, au parc Monceau, un jour qu'on flâne, et quand on suit les petites modistes et les filles de veuve, pour jouer, devant trois beautés, les Paris... La porte de ma maison; me voici arrivé... L'amour pour de bon? farceur! l'amour pour de bon? moi, moi, moi, sacrebleu.
(à suivre)
Édouard Dujardin
LES LAURIERS SONT COUPÉS[1]
Voir la Revue Indépendante, 7.
IV
—«Monsieur.»