—«Oui, mais un peu fraîche.»

—«Je suis sûr que vous avez froid; pourquoi ne voulez-vous pas rentrer?»

—«Mais non, je n'ai pas froid.»

Elle s'entête; elle a froid; elle ne veut pas l'avouer; qu'étranges sont les femmes! il est certain que l'air fraîchit; dans les arbres est une brise plus forte; voici déjà la place des Ternes; jamais nous n'irons jusqu'aux Champs-élysées; il n'y a personne sur le boulevard; les rues sont affreusement tristes; pour aller jusqu'aux Champs-élysées, nous ne rentrerons pas avant minuit ou une heure.

—«Il fait froid» dit Léa; «si vous voulez, rentrons.»

Ah, enfin.

—«Cocher, nous retournons; rue Stévens, quatorze.»

Le cocher arrête; la voiture tourne; le cheval, maintenu, se raidit; nous partons; le trot recommence; également, le trot du cheval, et la trépidation dans la voiture; encore le roulement monotone; claque le fouet longuement; une voiture au près de nous; elle nous dépasse; pourquoi allons-nous si lentement? sur le trottoir deux très vieilles gens; le bruit des roues; le léger cahotement; de nouveau, le parc Monceau, la rotonde; dans un quart d'heure nous serons arrivés; que va me dire Léa? je monterai avec elle; il faut que je monte avec elle; avec elle j'entrerai dans sa chambre; me laissera-t-elle? l'autre jour elle a voulu que tout de suite je partisse; oui, mais habituellement j'attends jusqu'à ce qu'elle commence se déshabiller; quand nous arriverons avec la voiture devant sa porte, faudra, par prudence, que je lui demande à l'accompagner; elle descendra de voiture la première; puisqu'elle est à droite, elle sera du côté du trottoir; elle consentira au moins à ce que je la ramène dans sa chambre; alors que me dira-t-elle? me laissera-t-elle enfin rester? non, cela est invraisemblable; je ne voudrais non plus; un quart d'heure me suffira, dans sa chambre, pendant qu'elle ôtera son manteau et son chapeau; si pourtant elle voulait me garder! elle doit penser que ce lui est nécessaire, un jour ou l'autre, une fois à la fin; ce soir elle paraît s'être arrangée pour être libre; si c'était ce soir! si ce n'était pas encore ce soir! il faut pourtant qu'elle se décide; elle ne peut s'imaginer que je veuille toujours être un amant platonique; je ne lui ai jamais déclaré, en somme, pareille intention; elle ne doit pas s'imaginer non plus qu'elle m'ait réduit à tout endurer d'elle sans en rien obtenir; oh, que de trouble! L'affilée longue des lumières se rapproche; d'autres voitures; c'est le boulevard Malesherbes; s'avance notre voiture, Léa et moi; pourquoi plutôt aujourdhui m'accepterait-elle? depuis un si long temps elle réussit à me congédier gentiment; mais je ne lui demandais rien, je n'avais l'air de rien lui demander; alors comment d'elle-même m'aurait-elle prié? voilà ce qui serait admirable, qu'un jour, elle, elle voulût, qu'elle désirât, elle, et qu'elle aimât; et près moi, immobile elle est; hélas, combien lointaine l'espérance! immobile, indifférente et quelconque, elle demeure; vaguement devant soi elle regarde; dans son manteau elle cache ses mains; elle a négligemment devant soi ses yeux ouverts; nous allons en cette nuit calme, sans fatigue; les maisons hautes et mi sombres ont des fenêtres rougement claires; à gauche, les arbres; le trot égal, sur la chaussée, du cheval; le cheval gris blanc qui régulièrement trotte; ici, elle, silencieuse et immobile, qui rêvasse sans doute, elle, indifférente, quelconque, immobile, immobile et sans amour; oh, quand le jour où elle se donnera, si non aimante la voici, blanche silhouette et féminine; mais tout au fond de cette âme n'y aurait-il, humble, ignoré, un très peu de naissante simple amitié? ma constante dévotion n'a pas pu ne point la toucher: l'amour filtre en le cœur aimé; le désir sollicite et attire; c'est un aimant, aimer; pourquoi au profond de son être une affectuosité ne serait-elle née, apte à grandir, féconde d'un amour; alors, si en ses paroles comme en ses yeux elle se tait, hors les voix et les regards et hors rien de l'apparent mais en l'intime cordial germerait l'amitié; berçons-nous en mon souhait le plus chimérique; quelque jour elle aimerait, l'enfant; l'enfant qui est assise là et dont le corps longe mon corps; si frêle, l'enfant insoucieuse qui près moi s'abandonne, dans la nuit fraîche, au songe du ne-pas-penser; vers le ciel clair d'étoiles. Par les confuses routes, les routes indistinctes des horizons, en l'ondoîment de notre marche de rêve, et sous le bas ronflement harmonique des roues dans les rues, le continu enroulement de l'heureuse voiture où les deux nous allons... à ma Léa amoureusement je parle, afin uniquement que des paroles dans le soir à elle montent, et je parle:

—«Mon amie, à quoi rêvez-vous?»

Vers moi elle laisse un regard, pâlement, comme sans pensée; elle se tait; sur les pavés rudement roule la voiture; Léa, de nouveau, en face regarde, muette; elle ne rêve pas, elle ne songe pas, l'ignorante du désir, l'enfant là immobile; à quoi rêvez-vous? à rien; à quoi rêvez-vous? je ne sais; à quoi rêvez-vous? je ne puis; à quoi et à quoi rêvez-vous? à rien, je ne puis, je ne sais, je ne rêve et je ne pense, hélas, hélas; je ne te donnerai pas le rêve, et éternellement seras-tu l'immobile et sans amour? vaguement devant soi elle regarde; le ciel clair, moins clair déjà, encore brille; entre les masses des arbres vogue la voiture; et se dresse hautement la grise apparence du cocher vieux au dos courbé; Léa au près de moi demeure; la pointe de ses bottines transperce ses robes; et voici que sa voix s'entend.