— Si ! puisque Satan et Dieu sont l’hypothèse logique par qui il explique le monde. D’une part, la nature, l’instinct, le désir, la volonté de vivre, d’être soi-même, de développer son individualité, et, nécessairement, la lutte contre ce qui entoure, la guerre, l’acte méchant de l’animal qui égorge pour se nourrir et pour vivre et pour se conformer à la loi universelle. D’autre part, la charité, le renoncement au désir et à l’instinct, le sacrifice de soi, l’effort à faire du bien, à créer du beau, la montée vers un idéal, et l’animal qui refuse d’égorger et consent à mourir et dit non à la loi naturelle, afin qu’un peu de mieux vienne parmi les choses. Combat irréfrangible ; duel irrémédiable ; antagonisme sans fin. Oui, Satan et Dieu, s’ils symbolisent l’égoïsme et l’amour.
La pluie avait cessé ; le soleil brillait ; ils prirent leurs chapeaux, des cannes, et sortirent. Ils marchèrent quelque temps en silence. Marcelin sentait monter en lui une foule d’idées très anciennes, très profondes, très oubliées ; il regardait vaguement le ciel qui rayonnait d’un bleu intense et lumineux.
— As-tu jamais lu, demanda Henri, mais lu sérieusement et profondément Pascal ?
Marcelin tourna la tête, s’arrêta ; puis lentement :
— Oh ! comme ce nom que tu viens de prononcer éveille en moi de choses !… Oui, Je l’ai lu, jadis, bien lu… Prenons cette allée ; marchons un peu, veux-tu ?…
Marcelin faisait maintenant des confidences qu’il n’avait faites à personne encore. Le temps avait la douceur des belles après-midi de soleil après la pluie passée ; l’air était frais et point froid, le soleil clair sur la rosée des gouttes de pluie qui s’évaporaient, le sable déjà sec mais sans poussière sous les pieds ; une puissante haleine de verdure s’exhalait de partout. Il dit :
— Le vieux curé qui nous a fait faire notre première communion m’a raconté que la première fois que ma mère m’a senti remuer dans ses entrailles, ce fut un jour de Noël, dans l’église. Elle s’évanouit, et les gens de l’église l’ayant emportée, c’est avec de l’eau d’un bénitier, avec de l’eau bénite, qu’ils humectaient ses tempes. Oh ! comme elle avait souffert, pour que je vinsse au monde, ma pauvre, pauvre mère ! Le jour de la communion, ne me retrouvai-je pas, presque affaissé, contre le bénitier qui miroitait, et ne me retrouvai-je pas plus tard, avant d’entrer dans la vie, au pied du vieux portrait où la bien-aimée me souriait divinement ?
Maintenant, il parlait à voix basse, la tête mi-penchée.