— Le Jéhovah coléreux et rancunier, le bonhomme de bon Dieu, le Créateur des imageries saintes est devenu l’absolu ; la Providence s’est faite infini métaphysique… Quelle contradiction ! C’est le Dieu de la Sorbonne et des séminaires. Écoute, il est l’impossible ; sa propriété est de ne pas être ; par définition, il est celui qui n’est pas ; ego sum qui non sum ; il se nomme l’Inexistant.
— Mon ami Charles Berty dit quelquefois dans la conversation : « Que Dieu vous bénisse, s’il existe… » ou : « A la grâce de Dieu, s’il existe… » Ce doute est inutile ; je lui conseillerai de dire : « A la grâce de l’Inexistant !… » et, quand quelqu’un éternuera : « Que celui qui n’est pas vous bénisse ! »
— Ne plaisantons pas, haïssons le mensonge orthodoxe ; oui, haïssons le monstre. Pourquoi accommoder la Genèse aux travaux des savants ? à quoi bon expliquer scientifiquement Josué ? pourquoi donner une apparence humainement possible à la résurrection des corps ? La bêtise des pauvres d’esprit est touchante, leur ignorance est vénérable ; mais la mauvaise foi des pharisiens est hideuse. Garde de la tendresse pour le vieux bon Dieu qui juge, s’irrite, s’apaise et donne la pluie ou le beau temps ; sois indulgent au Tout-Puissant en dépit de ses erreurs et tiens-lui compte de ses bons mouvements ; et pour le brave curé naïf qui ne fait pas de spiritualisme, aie des respects et des pitiés et de l’amour. Mais, je te le dis, hais, sache haïr fortement le christianisme conciliateur qui s’habille à la moderne et s’embarque sur le dernier bateau des philosophies à la mode.
— Lourd fardeau, la haine, reprit avec un demi-sourire Marcelin.
— Tu as raison. Il y a mieux : l’indifférence.
— Le dualisme, disait encore Henri, est une chose logique ; et sache que c’est l’âme même de toute religion. Dieu et Satan, Bel et Sin, Vischnou et Siva, Ormuzd et Ahriman, partout tu reconnaîtras l’antithèse de deux esprits contraires d’où se crée l’univers. Dans son effroyable grossièreté, le manichéisme explique le bien et le mal ; la prière et l’envoûtement ; la misère, la souffrance, toutes les ruines, et l’espérance ; le paradis et l’enfer ; il explique que l’on puisse être un Jésus-Christ, un saint François de Sales, un héros et un martyr, et que l’on puisse aussi bien être un bandit, un criminel, une bête féroce ; il explique qu’un saint pèche sept fois par jour et que Jean Valjean devienne un bienfaiteur ; que nous soyons si lâches et quelquefois si forts, si épris d’idéal, si tourmentés de vices, et si misérables, avec des moments plutôt délicieux.
— Le manichéisme est une religion possible ; ce n’est pourtant pas celle-là qui m’a jadis ému.
— Prends garde d’affirmer à la légère ! peut-être ne l’avais-tu pas reconnu… Le manichéisme n’est qu’une formule grossière de l’idée religieuse. Sous sa forme la plus purifiée, le christianisme est encore l’expression du même dualisme.
— L’âme du christianisme, ce n’est pas l’antagonisme de Dieu et de Satan.