Tout le passé était revenu dans l’âme du jeune homme, les souvenirs d’enfance, l’adolescence si religieuse, les seize ans si romantiques et purement passionnés, les fleurs d’ébène, les pleurs d’ivoire…

Et il raconta à son ami, des secrets que nul n’avait jamais connus.


— Sais-tu, dit-il un jour, qu’en ces temps-là j’ai failli entrer au séminaire ? Toi qui me parles des Pensées de Pascal, sache que je fus un effroyable janséniste… Oh ! janséniste ne veut pas dire rigoriste imbécile, puritain hypocrite ou stupide… C’est le dogme qui m’avait pris.

— Tu ne m’étonnes pas, répondit Henri.

— A seize ans passés, presque dix-sept ans, je sortais de cette crise de passion chimérique et si pure ; ma vie avait toujours été religieuse, sans aucune grave interruption de l’idée chrétienne ; un soir de février, au lycée où mes études se terminaient banalement, quelques mois après la mort de mon père, un soir, j’ai été pris par l’enthousiasme de l’apostolat. Je me souviens très bien, je ne sais par quel hasard le livre de Pascal avait toujours été mon livre de chevet ; jusque-là je le lisais sans y comprendre grand chose, peut-être séduit seulement par de la littérature ; mais, ce soir-là, je compris subitement ce que c’était que la Grâce… Dieu choisit ses élus pour le sacrifice ; il leur fait connaître sa volonté qu’ils renoncent à l’égoïsme ; la Grâce est un mouvement qui, hors de toute humaine raison, mystérieusement, irrésistiblement, porte l’âme à se dévouer. Et je compris dès lors le renoncement chrétien : plus d’accommodements, tout abandonner ; plus d’atermoiements, agir ; la vocation est terrible et souveraine ; un seul souvenir impur, a dit Saint-Cyran, peut à jamais troubler un cœur ; ce qui veut dire qu’un acte d’égoïsme souille une carrière de charité. Une seule pensée mauvaise anéantit les effets de la Grâce ; c’est-à-dire qu’une pensée d’égoïsme fait sombrer la charité dans l’âme.

» Et j’eus un divin enthousiasme.

» Faire le bien, faire du bien sur la terre ! Il y a des hommes qui sont utiles aux hommes ; il y a des serviteurs humbles qui se dévouent au progrès du bonheur des hommes ; il y a les artistes qui créent de la beauté et par qui l’âme des hommes s’élève ; mais, au-dessus, dans une pure splendeur blanche, il y a le prêtre qui console et raffermit et guide ; il y a le moine qui prie, c’est-à-dire qui par une suggestion mystique crée de l’amour parmi le monde… Le missionnaire n’est pas celui qui, cachant sous sa robe des desseins politiques, va ouvrir des colonies aux comptoirs des civilisations ; l’authentique missionnaire est celui qui prêche dans le désert des capitales européennes et qui parmi les appétits et les désirs offre et répand le sacrifice de soi.

— O mon ami, soupirait Henri Courtois, tu as donc vécu ces exaltations !