A seize ans, la vie s’ouvrait pure, claire et toute droite ; il n’aurait eu qu’à marcher vêtu de blanc dans la voie de l’apostolat. Mais, aujourd’hui, la route était obstruée ; avant le départ, il y avait la hache et l’incendie à porter de tous côtés ; et quelle rupture avec le monde ! quel arrachement du désir ! oh ! le fer et le feu dans les plaies, et puis, quelle pénitence pour tant de souillure ! quelles expiations ! Et il s’exaltait à l’idée d’un tel effort.
— Briser la vie charnelle… entrer dans la vie ascétique…
Peu à peu, il se plaisait au détail de ce qu’il aurait à faire.
— Dès tout de suite, il faudrait commencer le sacrifice… oui… tout de suite.
L’idée lui venait, en toute évidence, qu’il fallait qu’à l’instant même il renonçât à madame Aron-Véber. Il s’écria :
— Ce serait rudement chic, un effort comme celui-là !
Aussitôt, il s’apparut à ses propres yeux comme un héros et un martyr ; il se vit foulant aux pieds son bonheur, accomplissant sur lui-même la conquête la plus difficile, réalisant la suprême énergie et se haussant aux plus nobles victoires. Tout ce qu’il avait de romantismes s’émut et s’enthousiasma. Et, tout haut, il prononça :
— Je le ferai.
La pénitence et les plus dures expiations, qu’était-ce, cela ? Le sacrifice de son désir, le renoncement à soi-même seul comptait dans la religion. Éblouissant comme la neige au soleil, le dilemme apparaissait : d’un côté, vivre conformément à la nature ; de l’autre côté, résister à l’instinct, s’opposer à la nature. La religion, n’était-ce pas l’immolation de la chair et de l’esprit ? et ne trouvait-il pas la joie suprême dans ce renoncement ?
Il resta quelques instants stupéfait de la conclusion où il arrivait.