Comme il venait d’avoir treize ans, M. Desruyssarts, sur le conseil d’un docteur, le conduisit passer une partie de l’été aux bords de la mer ; il choisit un pays peu connu, peu fréquenté, de la plage normande, à quelques lieues de Saint-Paulin. Marcelin n’avait jamais vu la mer ; la nouveauté du spectacle fit jour à ses premiers romantismes.
M. Desruyssarts avait résolu de faire le voyage en voiture ; deux ou trois heures devaient suffire ; on partit un après-midi du commencement d’août. Une roue qui se démit retarda de plusieurs heures ; quand on fut prêt, le soir était venu ; le cocher pressait les chevaux ; peu à peu l’obscurité tombait. Déjà, sur la route, à travers les champs et les sapinières, un air frais et aromatisé étonnait de plus en plus les sens de l’adolescent ; les chevaux avaient pris le grand trot ; la nuit approchait ; le silence s’étendait autour du roulement de la voiture ; le père et le fils se taisaient, l’un taciturne toujours, l’autre impressionné par le mouvement, par l’attente. Quand on s’arrêta, la nuit était noire, sans lune et sans étoiles. On était à la porte d’un hôtel ; il y eut un grand va-et-vient ; des garçons circulaient avec des bougeoirs ; on descendait les bagages ; le père parlementait longuement ; les pas criaient sur le sable, sur les dalles, et des ombres apparaissaient au fond, derrière des vitrages mi-éclairés. Marcelin suivait, dans un ébahissement. La mer est à trois minutes, expliquait-on. On le fit monter dans une chambre ; il apprit que les fenêtres donnaient sur la plage.
Les domestiques partis, les premiers soins achevés, Marcelin ouvrit une fenêtre. L’espace béait, vide, noir. Le jeune homme s’approcha, s’accouda, chercha à voir ; mais rien ne pouvait se discerner. Une brise forte soufflait, qui fit aussitôt vaciller la flamme des bougies dans la chambre ; l’enfant eut un enivrement des aromes puissants qui le pénétraient, et pendant qu’il demeurait, il percevait peu à peu un bruissement bas, infiniment profond, toujours le même, une sorte de roulement continu, une symphonie lointaine, immense comme le ciel noir qui l’enveloppait.
Descendu, Marcelin sortait à la hâte, traversait les pelouses qui menaient à la mer. La brise saline soufflait plus âpre autour de sa tête, et le bruit des vagues grandissait dans l’ombre ; il s’approchait, lentement, avec des frissons, presque une peur, les sens exaltés et bouleversés, rempli de ce vent et de cette voix, et, tout d’un coup, il distingua dans l’ombre le blanc des lames qui déferlaient sur le sable. La mer apparut dans la nuit.
Il eut la notion vaguement de quelque chose dépassant le temps, éclatant l’espace ; halluciné, il s’arrêta ; tout son être était poigné d’angoisse et des larmes lui montaient aux yeux.
Suivirent trois années de collège à Paris, trois années régulières de travail, avec l’esprit qui s’ouvre aux choses. Il n’avait plus revu Saint-Paulin ; son père s’était mis à voyager, et il l’envoyait pendant les vacances en Angleterre, chez des amis, dans la monotonie correcte de la vie bourgeoise britannique. Il termina sa rhétorique et passa ses premiers examens.
Par cette belle fin d’après-midi de juillet, il sortait de la Sorbonne, heureux, l’esprit dispos à la joie. Ses camarades étaient là, bruyants, remuants, excités ; il les entendait parler et rire.
— Marcelin, tu viens avec nous ?