Vu par un beau jour d’été, quel plus noble spectacle que celui d’un royaume de fourmis agricoles ! Combien de fois, penché sur l’habitat de coupe-feuilles[1] n’ai-je pas senti mon cœur consolé des tristesses dues à la solitude ! Se pourrait-il enfin qu’un observateur fût assez dénué de perspicacité pour ne point y reconnaître les marques d’une civilisation parvenue à l’apogée ?
[1] Dans cette Introduction, je m’efforcerai d’éviter l’emploi de termes scientifiques. Mon but est, en effet, de convaincre des esprits encore superficiels que des mots barbares pourraient décourager.
Disons, pour les savants, que la fourmi coupe-feuille appartient au genre Atta. On en compte dix-neuf espèces sur la surface du globe.
La fourmi coupe-feuille est fort répandue en Europe et en Palestine.
Aux portes de la capitale, parfois au-dessus d’elle, le regard est attiré de prime abord par une place que les naturalistes appellent disque et qui par ses dimensions prodigieuses, son parfait nivellement et sa forme circulaire propre aux décorations monumentales, rappelle les plus célèbres places de nos capitales. Je n’hésiterai pas à la dénommer Champ de mai, tant parce qu’elle sert aux populations de lieu de réjouissance qu’en raison de sa destination. C’est là, en effet, que se donnent les jeux et que sont étendus au soleil les grains et fourrages atteints par l’humidité dans les greniers.
De cette place partent un grand nombre de routes généralement droites. Bien que destinées à l’usage de modestes piétons, elles semblent préparées pour la circulation de nombreux véhicules. En les comparant à nos routes nationales, je ne crains pas de faire tort à ces dernières. Je ne saurais non plus trop recommander l’exemple de leur entretien à MM. les ingénieurs des Ponts et Chaussées, car cet entretien est proprement incomparable.
Entre ces routes, de vastes champs servent à la récolte. Des pâturages sont réservés aux pucerons ; les portions plus fertiles reçoivent les semailles.
Voilà pour l’extérieur.
De la ville même, je ne dirai que peu de chose, car elle est souterraine. Mentionnons toutefois que plusieurs auteurs considérables, après examen, ont dû reconnaître que l’art de la maçonnerie et le style des architectures y supposent le concours d’artistes consommés[2]. Sans doute les piliers et colonnes affectent une forme assez monotone ; mais les architectes formicistes ne seraient-ils pas fondés à formuler le même reproche à notre égard ? N’oublions pas que les Grecs avec tout leur esprit n’ont pu trouver que trois types de chapiteaux et que ces types depuis lors ne furent jamais modifiés. Ils figurent encore intacts à la mairie de Revel.
[2] Cf. Mackook, Fourmis agricoles du Texas.